Extrait dun article écrit à loccasion d'un colloque sur les 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, organisé par lInstitut national des Transports de Moscou.
 

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     L’exemple de la Seconde Guerre mondiale illustre d’une manière brûlante le problème des rapports entre mémoire et histoire, complémentaires et concurrentes, et nous oblige à clarifier la nature, le rôle et le but de chacune.

 

Mémoire partisane et histoire critique

 

    La mémoire est la conservation et la transmission du passé, des événements, par des groupes de personnes ou une société. Or ces personnes ou cette société ont par essence une relation affective avec ces faits ; ils les ont vécus, eux ou leur famille ; subis ou souhaités ; condamnés ou soutenus. La mémoire est donc toujours subjective, partiale, mythifiée, voire amnésique, et de fait plurielle. Les mémoires sont le produit d’enjeux politiques, idéologiques et culturels. Les commémorations, même si elles s’inscrivent dans la lignée du travail des historiens, n’échappent pas à l’affect, à la volonté de compensation morale ou symbolique.
     L’histoire, science humaine et sociale, doit avoir pour but de dépasser ces représentations subjectives, en effectuant une étude critique des diverses sources et des différentes mémoires, pour reconstruire les événements passés le plus objectivement possible. Alors que les politiques, les groupes de victimes, poursuivent d’autres buts, l’histoire ne doit en avoir qu’un : la vérité. Les mémoires s’emploient à figer le passé en leur faveur, l’historien cherche en permanence de nouvelles sources, de nouveaux faits, qui vont faire évoluer sa compréhension. Le travail de l’historien est démystificateur : relier les faits – même s’ils paraissent contradictoires –, éclairer les faits occultés, souligner les oublis, démasquer la propagande. Il impose donc une distance avec le débat public et rentre en concurrence avec les mémoires pour faire éclater la vérité.

 

L’Etat et la nation : le danger des refoulés

    

Le premier combat des historiens est celui contre l’oubli, contre la mémoire unique, « officielle », que les gouvernants veulent imposer aux dépens des autres. Le passé laisse des traces qui divisent les ethnies, les groupes religieux, les classes sociales, les familles. Le réflexe des élites politiques est d’assurer l’unité du pays. Un choix se présente pour réaliser cette unité : la première voie consiste à forger un mythe, comme le « mythe résistancialiste »[1], à unir par le « bas », c’est-à-dire en choisissant la glorification patriotique, la propagande et le mensonge. La réponse de de Gaulle quand on l’interroge sur le film de Marcel Ophüls[2], « La France n’a pas besoin de vérités ; la France a besoin d’espoir », est édifiante. Mais en écrivant une histoire « fausse[3] » peut-on espérer un « vrai » peuple ? Que peut-on faire pousser de bon dans le terreau du mensonge ? Quelle image de lui-même ce peuple aura-t-il en passant devant le miroir de l’histoire ? La psychologie montre comment le refoulé génère implacablement frustration, malheur et violence. « Refoulé », c’est sans doute le terme qui convient le mieux lorsque l’on parle de la Collaboration : la gauche française a fourni le plus de résistants et c’est elle aussi qui accepte le plus facilement la responsabilité de la France ; alors qu’une large partie de la droite traditionnelle, qui est l’héritière d’une bourgeoisie compromise avec Pétain[4], est enfermée aujourd’hui encore dans le mythe résistancialiste[5]. La morale est cruelle : à celui qui est en paix et qui ne ressent pas la poids de la culpabilité ou du remords, la vérité ne fait pas peur.
     L’autre voie, c’est la vision de la nation par le « haut », celle qui n’a pas peur de l’histoire. Celle qui accepte la repentance et la critique, et qui fonde son unité sur la recherche de la vérité. Vérité qui, au lieu de diviser, comme les politiques le pensent trop souvent, renforce le sentiment démocratique et réveille la vigilance citoyenne – ou serait-ce que l’Etat préfère l’endormir ? Contrairement à ce que Mme Le Pen laisse entendre, le sentiment de vivre dans un pays assez fort pour affronter ses démons et regarder la vérité en face nourrit la fierté des citoyens et leur donne plus de force pour envisager l’avenir. L’historien, même si ce n’est pas son but premier, contribue à tracer cette voie en traitant par l’étude les refoulés collectifs.

 

L’histoire entravée par l’excès de mémoire

    

Ce combat-là, les historiens semblent l’avoir gagné au sujet de la Seconde Guerre mondiale. Mais ils sont désormais confrontés à un nouveau combat, qui n’est pas sans paradoxes : la libération de la mémoire a provoqué un trop-plein de mémoire. Le besoin de mémoire des victimes ou de leurs descendants a envahi l’espace public, s’emparant des cours de justice, de l’école et de l’Assemblée nationale. Le « devoir de mémoire » est devenu le nouveau credo de l’Etat : après avoir encouragé l’amnésie, celui-ci entend désormais obliger les gens à se souvenir des événements traumatisants et s’est engagé dans la protection des mémoires par des lois censées prévenir contre tout révisionnisme ou négationnisme. Ainsi la loi Gayssot de 1990 punit toute contestation des crimes contre l’humanité. Ces lois mémorielles partent d’une bonne intention, mais elles conduisent à décider d’une histoire « officielle », à la rendre intouchable. L’effet est contreproductif : le travail de l’historien est de nouveau bloqué. Il y a des choses que l’on ne peut plus dire ni penser, même si elles devaient être établies, sous prétexte de défense des mémoires. Un nouveau mythe est en route et l’histoire est perdante. Le « devoir » de mémoire menace le « travail » de mémoire. L’Etat, avec les commémorations, les mémoriaux, les plaques de rue, a trouvé un nouvel outil pour fédérer. Autant de nouveaux symboles et de rituels qui n’ont plus le souci de la vérité.
     Les critiques des historiens se multiplient contre cette nouvelle censure : Pierre Vidal-Naquet[6], Jean-Pierre Rioux[7], ou Max Gallo[8], qui déclare[9] : « il n’est pas admissible que la représentation nationale dicte l’histoire correcte, celle qui doit être enseignée ». Ce nouveau combat entre historiens et politiques atteint son paroxysme lors de la tentative de Nicolas Sarkozy, alors Président, d’imposer aux lycéens la lecture de la lettre de Guy Môquet, résistant[10] communiste fusillé par les nazis. La levée de bouclier des professeurs d’histoire contre cette énième dérive « affective » et mémorielle est telle que le pouvoir est obligé de fermer les yeux sur le refus d’obtempérer des professeurs. Les historiens acceptent de moins en moins ces recommandations du pouvoir, qui entend leur expliquer comment enseigner l’histoire.
     Pis, tout historien, qui par son travail contredit les mémoires que l’Etat protège, est désormais passible de poursuites ou doit essuyer les tirs croisés d’une opinion et de médias « moralisateurs », soumis au règne de l’émotion. Ainsi des recherches controversées de l’historien franco-israélien Alain Michel[11], qui nuancent la culpabilité du régime de Vichy dans les déportations en montrant que ses représentants ont choisi de livrer les Juifs étrangers vivant en France – dont les enfants – afin de sauver sciemment les Juifs français. Il développe aussi la thèse selon laquelle les Américains ont refusé d’accueillir ces Juifs étrangers lorsque Vichy leur a proposés. On voit dans les réactions qu’elles ont suscitées combien ces thèses dérangent la mémoire, notamment celle qui a fait de Vichy un régime antisémite et complice bienveillant de la solution finale[12]. Quelle que soit la pertinence de ces recherches, il est frappant de noter que l’opinion a besoin d’aduler ou de détester : il est impensable, pour la plupart des gens, qu’un homme ou qu’un régime puissent alterner – ou cumuler – horreur et bienfait. Il faut des héros ou des monstres. La perception juste, celle qui épouse la complexité des faits et refuse la caricature, est difficile à atteindre ; les historiens sont les meilleurs garants de cette justesse – de cette justice – et toutes les lois et les hommages mémoriels que l’Etat multiplie aujourd’hui condamnent cet effort essentiel. Ce que le philosophe Paul Ricœur résume parfaitement : « Je reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oublis ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire – et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. »[13]

E.H.

 

[1] Le mythe forgé par de Gaulle, après-guerre, selon lequel la France avait globalement résisté au nazisme.

[2] Le Chagrin et la Pitié (1971) : premier film documentaire qui a critiqué le régime de Vichy et le rôle des Français pendant la guerre. L’enquête montre la vie à Clermont-Ferrand, en « zone libre », en donnant la parole aux habitants et aux Allemands qui y ont officié, ainsi qu’à des acteurs importants – chef politiques, résistants – de l’époque. Les témoignages montrent, contrairement à ce que la mémoire officielle laisse entendre, que le choix entre résistance et collaboration n’était pas si facile. Il y a eu au moins autant de « salauds » que de héros, et une grande majorité des gens ont adopté une attitude attentiste, cherchant à s’accommoder de l’occupation pour survivre. Le film, commandé à l’origine par la télévision, est finalement censuré pendant dix ans au petit écran sous pression de l’Etat.

[3] Marine Le Pen, présidente du Front national, a regretté, le 26 février dernier en visite à Rocamadour, « l’espèce de masochisme qui consiste à présenter notre histoire comme étant une succession de brutalités, de turpitudes » demandant à ce qu’on réapprenne « l’histoire de France, la plus positive, la plus valorisante, pour que chaque Français conscient du passé en soit également fier », se disant défavorable à l’enseignement « de la guerre, de la Seconde Guerre mondiale ou bien des aspects de la colonisation » en primaire, « phénomènes complexes pour les enfants » selon elle.

Source :http://www.huffingtonpost.fr/2013/02/26/marine-le-pen-contre-enseignement-seconde-guerre-mondiale-colonisation_n_2766337.html

[4] Les élites bourgeoises, en France comme Allemagne, se sont accommodées d’Hitler et du fascisme pour se protéger de Staline et du bolchevisme.

[5] Le discours du Président Chirac est d’autant plus courageux qu’il heurtait une partie de sa famille politique.

[6] Voir l’article « L’Etat n’a pas à dire comment enseigner l’histoire », Libération, 14 avril 2005.

[7] Voir son livre La France perd la mémoire, 2006 : « l’historien doit tenir compte des mémoires mais ne pas en être le rédacteur ». Il doit les confronter.

[8] Historien et romancier à succès.

[9] « Colonisation : la tentation de la pénitence », Le Figaro, 30 novembre 2005.

[10] Son statut de résistant fait débat chez les historiens.

[11] Voir son livre Vichy et la Shoah – Enquête sur le paradoxe français, 2012 où Alain Michel s’attaque aux thèses de Robert Paxton, qu’il juge incomplètes et partisanes, puisqu’elles ne se basent que sur les archives allemandes. Avec son célèbre livre La France de Vichy (1973), Paxton avait révolutionné l’étude et la perception du rôle de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, en montrant, contrairement au mythe « héroïque » et « résistancialiste », que la France « libre » n’avait pas subi le diktat de l’Allemagne nazie mais avait au contraire instauré une politique de collaboration avec elle, cherchant à s’assurer une place de choix dans le nouvel ordre européen nazi.

[12] Paxton accuse Alain Michel de ne pas être « un historien sérieux ». Ce dernier se défend ainsi : « Le summum des erreurs de Paxton est atteint dans la phrase qui clôt ce paragraphe, et qui nie tout accord entre Vichy et les Allemands : ‘Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question.’ Il s’agit bien entendu d’un point crucial, qui se trouve au centre de la controverse. Pour Hilberg, Poliakov ou moi-même, Vichy a conclu un accord pour protéger les Juifs français aux dépens du sort des Juifs étrangers. Pour Paxton, Klarsfeld et les tenants de la doxa, reconnaître l’existence d’un tel accord obligerait à reconnaître un activisme de Vichy en faveur d’une partie des Juifs, et donc à remettre en cause l’absolue criminalité antisémite de ce régime. » (Un historien sérieux ? Paxton, « la polémique Zemmour et l’ouvrage « Vichy et la Shoah », Annexe de Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français.)

[13] Dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, 2003.