On accuse souvent le capitalisme et la guerre économique féroce qu’il entretient de provoquer chômage et pauvreté. Ses partisans mêmes en conviennent à demi-mot, jugeant ce mal nécessaire au progrès de la société dans son ensemble. Ce que l’on voit plus difficilement, c’est qu’il est aussi le laboratoire du crime.

 

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Paris, dans une salle de réunion au siège d’une célèbre compagnie de luxe. Par petits groupes, des employés sont convoqués pour une formation « sécurité ». Le quartier, qui concentre bijouteries, maroquineries et autres magasins prestigieux, est particulièrement exposé aux risques de braquage et les employés doivent savoir comment réagir le cas échéant. Le formateur dispense ses conseils et ses mises en garde, propageant peu à peu dans la salle un sentiment anxiogène et paranoïaque. Au milieu de phrases creuses, il ose soudain : « notre stratégie est d’éveiller le désir de nos produits, de les rendre nécessaires au bonheur. Ces produits sont chers ; certains peuvent payer ; d’autres pas. Il leur faudra donc trouver d’autres moyens de les obtenir… y compris la force. » Le discours se poursuit sans remarques ni questions. Le cynisme du formateur ne semble émouvoir personne.

C’est pourtant le « secret des dieux » qu’il vient de livrer à l’auditoire impassible : notre société, à des fins lucratives, produit des désirs et des besoins, qui, lorsqu’ils ne peuvent être assouvis légalement, trouveront une issue dans le crime. A fortes doses de publicités agressives, les laboratoires du capitalisme fabriquent des voleurs et des criminels.

Il y a longtemps déjà que les intellectuels et les écrivains ont montré le lien entre le crime et la misère : « Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe », écrit Victor Hugo dans son roman Claude Gueux en 1834. L’homme qui ne peut subvenir à ses besoins ou à ceux de sa famille – manger, dormir au chaud, se vêtir – devra choisir entre la mort ou le crime. Depuis, la misère n’a pas disparu et nos laboratoires ont si bien travaillé leurs recettes aphrodisiaques qu’ils ont réussi à éveiller de nouveaux besoins « essentiels » : comment peut-on encore croire vivre aujourd’hui sans un téléphone portable dernier cri, une montre de luxe[1] ou une berline ? La multiplication des besoins a creusé plus profondément encore le sillon de la misère, donnant un nouvel élan au vol et au crime.

Le jeu va plus loin encore : non contents d’avoir enfanté ces « monstres », nos savants et leurs idéologues[2] sont les premiers à s’indigner de leurs crimes. Ils réclament une « tolérance zéro » et une répression sans faille. C’est naturellement à l’Etat – et de fait à l’ensemble des citoyens – de payer la note, dont le coût humain et financier est excessivement lourd. On met l’école et la police en première ligne, impuissantes, dans les quartiers pauvres, à contenir la frustration d’une jeunesse de plus en plus exposée à la multiplication des besoins sociaux. Pendant ce temps, la direction de la compagnie de luxe qui a commandé la formation « sécurité » se réjouit de l’augmentation des bénéfices.

Tel est la paradoxe du capitalisme : en décuplant les besoins et la compétition, il accélère à la fois le développement technique et scientifique de la société, assurant un certain progrès, mais aussi le développement du crime et de la violence sociale. On objectera sans doute que le crime est antérieur au capitalisme et qu’on ne saurait accuser ce dernier de tous les maux. C’est certain, mais c’est bien le surplus de crime qu’il produit qui est en jeu. Ce surplus, qui s’exprime dans la délinquance ou les gangs avant de nourrir le banditisme, est devenu impossible à digérer par la société. La paix sociale est de plus en plus menacée par une société concurrentielle, qui excite le désir et la jalousie. Qu’on le veuille ou non, démocratie, société compétitive et paix sociale ne peuvent cohabiter. Une des trois doit être sacrifiée. Comme on n’osera pas suspecter nos élites et nos « savants » de vouloir se passer de la démocratie et de contraindre par la force les classes défavorisées au silence et au calme, on les invitera donc à revoir leur dogme du marché concurrentiel pour aider la société à restaurer un début de paix sociale ; au minimum, à faire profil bas devant l’augmentation d’une violence sociale dont ils sont intimement responsables.

 

« Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute.
Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler :
la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ?
Est-ce nous ? »

                                 Victor Hugo, Claude Gueux, 1834.

E.H.

 

[1] La fameuse phrase du publicitaire Jacques Séguéla « si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie » résume parfaitement l’ancrage de ces nouveaux besoins dans l’imaginaire collectif.

[2] Nicolas Sarkozy a construit toute sa stratégie politique autour de cette idée.