Décryptage de la crise russe et de l’impact des sanctions avec Dimitri Pankov, spécialiste de l’énergie et des combustibles, chef du département des recherches de marchés chez RosBusinessConsulting.

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Pouvez-vous nous dire quel est l’état du marché russe ? Est-il en crise ?

Le marché est en crise, c’est vrai. Presque tous les secteurs sont concernés. Dans mon travail, je reçois beaucoup de demandes d’étude de marché mais peu aboutissent. Les compagnies n’ont pas d’argent pour payer. C’est un bon indicateur de la crise. Certaines branches résistent mieux : les sanctions et contre-sanctions ont permis par exemple aux sociétés russes agro-alimentaires de se développer sans la pression de la concurrence extérieure.

Peut-on parler de récession ?

En 2014, le PIB était équivalent à celui de 2013. La croissance était nulle. En 2015, ce sera pis encore : la croissance sera négative. On peut donc parler de récession.

Quelles sont les raisons de cette crise ?

En ce qui concerne l’énergie, par exemple, il y a une dépendance à l’équipement étranger : les machines, les lampes, les câbles et autres composants. L’année dernière, presque 60% de l’équipement électro-énergétique était importé. Dans d’autres secteurs, le chiffre est un peu plus bas, mais la Russie est grandement dépendante des importations. De plus, l’équipement russe est souvent obsolète. Dans le secteur énergétique, il date de l’Union soviétique. Il n’est plus aux normes. Avec les sanctions, il y a un manque de produits et d’équipement, que la capacité productive russe ne peut combler.

L’effondrement du niveau du rouble joue-t-il un rôle négatif sur l’économie russe ?

C’est très mauvais pour les gens ordinaires, qui ne peuvent plus acheter de produits étrangers, dont les prix sont trop élevés. Moins pour les compagnies. Elles impactent l’augmentation du prix d’importation sur leurs produits et c’est le client qui paie la différence. Pour éviter une flambée des prix et une perte de clientèle, les entreprises ont aussi beaucoup baissé les salaires de leurs employés. Le problème est donc double pour la population : augmentation des prix et baisse de salaire.

Quelles sont les perspectives ?

Si les sanctions continuent, les alliances économiques vont changer. La Russie est en train de chercher de nouveaux partenaires en Amérique latine, en Inde et surtout en Chine. Cette dernière peut être un allié fort pour l’avenir car elle est amenée à dominer le monde et contester le leadership américain. D’autre part, les gens vont payer cher les sanctions, mais elles pourraient être profitables à l’économie de la Russie, qui sera enfin obligée de développer sa propre production. Après la crise de 2008, nous nous sommes contentés d’exploiter nos ressources naturelles, sans créer de valeur ajoutée. Ces sanctions sont une stimulation pour la Russie.

La France est-elle bien présente en Russie ?

La France occupe une position intermédiaire sur le marché russe. Certaines compagnies, comme Total, travaillent depuis longtemps ici. Les grands distributeurs Auchan ou Leroy-Merlin se sont eux aussi implantés avec succès. Les compagnies de luxe et les producteurs agro-alimentaires, comme Danone, sont aussi très présents. Mais les Français restent loin derrière les Allemands sur le marché russe.
 

« Il y a des ressources énormes en Russie :
le problème, c’est la demande »

 

Comment se porte le secteur de l’énergie en Russie ?

Il y a des ressources énormes en Russie : la Russie est le premier producteur mondial de gaz et le deuxième de charbon. Le problème, c’est la demande. Par exemple, en ce qui concerne le gaz, la Russie a initié plusieurs gros projets il y a quelques années et la capacité productive dépasse désormais la demande. En Europe, la demande a particulièrement diminué à cause de l’influence américaine, de la crise de la zone euro et de la concurrence d’autres exportateurs comme la Norvège. Comme il est impossible, compte tenu des investissements, d’abandonner les projets en cours, nous sommes obligés de chercher à vendre ces ressources ailleurs, en Chine notamment. Mais s’il est possible de trouver des clients pour le gaz, c’est plus compliqué pour le charbon. C’est pourquoi la Russie essaie de développer l’industrie chimique dérivée du charbon. Pour le pétrole, la production est moins importante, mais elle se développe chaque année. On ouvre de nouvelles plates-formes en mer, autour de la Russie. Mais les prix du pétrole ont baissé et les forages, sous la mer, sont difficiles et coûteux. La Russie ne possède pas la technologie nécessaire et l’aide des pays étrangers reste indispensable.

Et le nucléaire ?

Le développement du parc nucléaire n’est pas un objectif pour la Russie. En revanche, l’enrichissement en uranium est une spécialité russe : plus de 45% du marché mondial est occupé par la Russie.

Qui tient le secteur de l’énergie en Russie ?

C’est Poutine. Ou plus exactement, l’Etat et les entreprises publiques. Gazprom occupe presque 70% du marché gazier. En ce qui concerne le pétrole, Rosneft, après avoir acheté TNK-BP et pris la plupart des gisements et des usines de Ioukos[1], est devenue une très grande compagnie, qui pèse deux fois le poids de Lukoil. Il y a aussi Gazprom Neft, qui produit un peu moins que Lukoil, mais qui est un acteur important. Au total, les compagnies publiques produisent plus de 50 % du pétrole. Enfin, pour le charbon, il y a eu beaucoup de restructurations et de privatisations dans les années 2000. Mais la demande en charbon dépend grandement des stations électriques, qui appartiennent à l’Etat et lui assurent de fait un contrôle du marché.

La Russie est-elle aussi dépendante de l’énergie qu’on le pense en Occident ?

La production d’énergie représente 32% du PIB russe et constitue de 40 à 45 % des profits. Si nous prenons toutes les exportations russes, plus de 70 % des profits viennent de l’énergie et de ses dérivés.

Quel a été l’impact de la chute du prix du baril de pétrole sur l’économie russe ?

Le profit baisse bien sûr, mais ce n’est pas si grave pour la Russie. Il y a dix ans, le prix du baril de pétrole était de 30 $. Les 4-5 dernières années, il est monté à plus de 100 $. Maintenant il est environ de 60 $, ce qui reste acceptable. Il y a deux ans, le gouvernement a fait adopter une loi sur les « super profits » des compagnies pétrolières, les obligeant à verser ce bénéfice à l’Etat en cas de prix élevé du baril. Du coup, aujourd’hui, les compagnies privées n’ont rien perdu. Seul le budget de l’Etat est impacté.

La stratégie économique de la Russie doit-elle changer ?

Les changements commencent seulement. Nous ne sommes qu’à la première étape. Mais paradoxalement si les sanctions cessent, les nouveaux projets risquent d’être abandonnés.
 

« Poutine n’a rien fait pour le développement de l’économie russe »
 

Poutine est-il l’homme de la situation ?

Les dernières années, Poutine n’a rien fait pour le développement de l’économie russe. Il a été chanceux : il a juste profité du prix fort du pétrole. Pendant cette période, certains oligarques proches du pouvoir sont devenus intouchables et se sont enrichis. Mais aujourd’hui, en temps de crise, il est très difficile de changer de dirigeants. L’équipe en place a de l’expérience, des réseaux, ils peuvent agir plus vite. Et personne en Russie n’est aussi populaire que Poutine. Il est le visage de la Russie dans le monde. La Russie manque de leaders médiatiques. L’opposition est très faible, sauf à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. Poutine peut très bien amorcer le changement économique de la Russie, à condition que la situation l’y oblige, comme aujourd’hui. Mais tout est très lent en Russie. Ici, il faut être patient.

Pourquoi cette lenteur ?

En Russie, il y a beaucoup de gens éduqués, talentueux ou expérimentés, mais l’organisation administrative et les lois restent un frein. Les gens qui ont élaboré le système n’ont pas assez réfléchi. Rien ne peut être fait rapidement. Il y a toujours des obstacles qui empêchent d’avancer. La bureaucratie est trop pesante. Il faut demander beaucoup d’autorisations, signer beaucoup de papiers. C’est une vieille tradition russe. C’est dans nos gênes. Si un étranger rentre en contact avec une entreprise ou une administration russe, il doit comprendre qu’ils vont réfléchir très longtemps, peut-être plusieurs mois. Quand les plans du gouvernement se réalisent à 50 % c’est déjà bien. Nous sommes un pays du nord, les gens ne sont pas très actifs ni très mobiles. En comparaison, les Américains ont des gênes de pionniers, de gens qui avaient quitté leur pays pour créer quelque chose, pour s’enrichir. Nos habitudes seront longues à changer, surtout avec Poutine. Peut-être l’opposition pourra faire évoluer les choses plus vite, une fois la crise passée.

Y a-t-il encore des opportunités en Russie ou les cartes ont-elles déjà été distribuées dans les années 90 et 2000 ?

Les cartes sont distribuées avec ce pouvoir. Cela changera seulement si l’opposition parvient aux commandes. J’ai fait récemment une étude concernant les salaires et la richesse en Russie : 80 % du capital est concentré dans les mains de 10% de la population russe. On peut dire qu’il y a cent ou deux cents personnes qui contrôlent la plupart de l’économie russe pendant que la majorité du pays vit dans la pauvreté.

Cela génère-t-il des frustrations sociales ?

Les Russes ne sont pas comme les Français. Ils sont plus calmes, ce sont des nordiques. Tout le monde comprend la situation, mais personne ne bouge. A part Navalny[2], peut-être, à Moscou, qui a réussi à attirer des milliers de gens dans ses meetings. Mais le gouvernement est intervenu : il a été condamné et est allé en prison. Il est maintenant sous surveillance.

Pourtant les Russes ont porté une des plus grandes révolutions de l’histoire ?

La Russie n’est pas un pays logique. En 1917, les circonstances étaient exceptionnelles : le pouvoir était faible et a commis beaucoup de fautes ; en face, il y avait des opposants, comme Lénine, qui ont voué toute leur vie à la révolution ; et l’Allemagne, qui souhaitait éliminer un ennemi durant le Première Guerre mondiale, a financé cette révolution.

Quel est l’impact du conflit en Ukraine et des sanctions européennes ? Y a-t-il un rejet de l’Occident ?

Les Russes ont vu que les Etats-Unis financent les révolutions et influencent les gens à travers le monde, surtout en Europe, et les remontent contre la Russie. A cause de ces tensions, les Russes se sont éloignés de l’Occident. Il y a une image négative. Tous les médias, tous les politiques, répètent que les événements ukrainiens sont le résultat du financement américain et européen. Nous pensons être innocents et nous devons subir les sanctions et la crise. La population souffre beaucoup et elle rejette la faute sur les Etats-Unis. Mais surtout il y a la peur d’une révolution. On a vu que le résultat de la révolution ukrainienne est une catastrophe économique et une guerre civile meurtrière.
 

« Les gens sont derrière le pouvoir car ils ressentent une injustice »
 

Le pouvoir est-il critiqué ou soutenu ?

Non, il n’y pas de critique en Russie aujourd’hui. Les gens sont derrière le pouvoir car ils ressentent une injustice. Mais il n’y a pas de volonté d’en découdre avec l’Occident. Juste la peur pour la vie de tous les jours. Les lois anti-Russes en Ukraine sont injustes, c’est pourquoi nous soutenons les combattants du Donbass. Mais il y a une vraie volonté que les accords de Minsk soient respectés.

Qu’attend-on de la France et de l’Europe en Russie ?

Je pense que les Russes attendent la fin des sanctions. Nous espérons qu’elles cesseront bientôt. Ce n’est pas normal que les pays européens ferment les yeux devant les injustices causées par les Américain. Toute l’économie européenne est perdante. Des pays comme la Grèce, par exemple, subissent directement ces sanctions. Je crois que beaucoup de pays européens sont contre ces sanctions, mais ils n’ont pas osé critiquer la politique américaine. C’est dommage, car la Russie a beaucoup plus de choses en commun avec la France, avec l’Allemagne et l’Europe en général, qu’avec la Chine. Il y a une histoire et des traditions proches, ainsi que le christianisme. Il faut absolument renouveler les relations entre la Russie et l’Europe.

Pourquoi l’Europe regarde la Russie de manière négative ?

C’est un vieux problème. L’Europe et les Etats-Unis étaient des adversaires de l’Union soviétique bien sûr. Mais aujourd’hui ce n’est plus un problème idéologique, c’est la dépendance financière et bancaire de l’Europe aux Etats-Unis qui est en jeu.

Quelle place la Russie peut-elle trouver dans ce nouveau monde ?

La Russie ne peut prétendre jouer le premier rôle, car son retard est trop grand sur d’autres pays. Mais le PIB russe est très élevé et la Russie restera un acteur important du monde.

E.H.

 

[1] Ioukos est une compagnie pétrolière russe qui a été fondée à la chute de l’URSS et rachetée lors des vagues de privatisation des années Eltsine par plusieurs oligarques, dont le millionnaire russe Mikhaïl Khodorkovski. Son actuel PDG est Roman Abramovitch. Elle produisait 20% du pétrole russe et était une compagnie pétrolière mondiale majeure avant que le Kremlin ne tente d’en reprendre le contrôle.

[2] Avocat et opposant politique à Vladimir Poutine. Il s’est fait remarquer avant l’élection présidentielle contestée de 2012 en qualifiant le parti de son rival de « parti des voleurs et des escrocs ».