Je venais d’avoir trente-six ans ; j’étais marié depuis huit ans à Isabelle que j’avais rencontrée en intégrant mon école de commerce. Elle m’avait donné deux enfants, Alix un garçon de six ans et Marie une petite fille de trois ans. Nous possédions une grande maison dans la proche banlieue de Paris, deux voitures et un chien. J’étais acheteur dans une importante société japonaise d’électronique, dont le siège européen était situé à la Défense ; mon salaire était bon, et ma femme aurait même pu s’arrêter de travailler si elle l’avait désiré. Nos amis avaient l’air envieux de notre réussite ; il faut croire que nous avions trouvé ce que tant d’autres passent leur vie à chercher : le bonheur. Tout allait bien ; jusqu’à ce qu’elle arrive.

Elle, c’est Alice, une assistante qui avait rejoint l’entreprise sept mois plus tôt. Quand elle était arrivée, elle m’avait semblé assez banale ; pas vraiment jolie ; insignifiante. Avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus, c’était une assistante comme on en voit tant dans les entreprises : toujours habillée à la dernière mode et empreinte de culture télévisuelle.

Son bureau avait été installé face au mien, à l’autre bout de l’open space ; on plaça une armoire entre elle, assistante, et nous, acheteurs. Comme la largeur de l’armoire ne couvrait pas celle de son bureau, quand je levais la tête, j’apercevais sa main droite qui faisait glisser la souris de son ordinateur.

Cette main était à peu près tout ce que je connaissais d’elle. Je m’amusais à suivre ses mouvements en imaginant ce qu’ils pouvaient traduire sur son écran. A force de l’observer, je découvris que cette main était en tout point remarquable ; elle était si fine, si blanche, que l’on eût dit de la porcelaine. Les doigts délicats exécutaient des pas de danse, osant parfois une arabesque et une cabriole. Toute la beauté de cette jeune femme semblait avoir été placée dans cette main. Plus les jours passaient et plus je me surprenais à contempler les gracieux mouvements qu’elle impulsait à sa souris. Très vite, cette main m’obséda. Un après-midi, un collègue me surprit le regard fixé sur elle. « Ça va ? »  demanda-t-il, intrigué.

Au début, je culpabilisais de cette folle obsession. Puis je me convainquis que ce n’était pas si grave ; que cela passerait bientôt. La fille ne me plaisait pas de toute façon ; sa main seule me fascinait. Lorsque je l’entendais parler derrière son armoire, je lui trouvais une voix vulgaire, qui s’accordait parfaitement à la médiocrité de son propos.

Deux mois après son arrivée, je constatai un fait étrange : j’étais la seule personne à qui elle n’adressait pas la parole. Elle venait parfois échanger quelques mots avec mes collègues Pierre ou Laure ; mais moi, elle m’évitait méthodiquement. Au fond, ce n’était pas très grave ; cette fille était totalement inintéressante ; rien que l’idée de devoir lui faire la conversation m’indisposait. Mais cette indifférence à mon égard était si forte qu’elle finit par m’être suspecte. Pas un mot en deux mois hormis un rapide « bonjour » le matin ou un « bonne soirée » en partant. Je devinais que cette manière de m’éviter systématiquement cachait quelque pensée ou sentiment inavouable, et décidais à mon tour de l’ignorer ; si ses pensées étaient bien celles que je supposais, elle finirait par se découvrir.

Trois mois s’écoulèrent encore, et elle tenait bon. Pourtant, je persistais à croire que j’avais vu juste. J’observais toujours sa main ; mais de moins en moins, déçu de ne pas avoir su briser sa résistance.

Le mois qui suivit, je finis par douter de ma première intuition. Cette fille décidément ne m’aimait pas. Quand j’apercevais sa main tournoyer au bout de l’armoire, j’éprouvais un peu de tristesse que je ne pouvais expliquer.

C’est pourtant lorsque je fus persuadé de m’être trompé, qu’elle finit par se découvrir. Un mercredi matin de février, elle passa devant mon bureau une première fois en glissant un timide « bonjour ». Puis elle repassa, hésitante. Elle risqua un troisième passage et vint s’asseoir maladroitement sur la chaise placée en face de mon bureau. Je n’en revenais pas ; je pris garde néanmoins de cacher ma surprise.

– Que fais-tu pour les vacances, Stéphane ? Tu pars à la montagne avec ta femme et tes enfants ?

J’eus beaucoup de mal à retenir un sourire satisfait ; enfin, je triomphais de cette sotte. Elle avait dû entendre la conversation que j’avais eue avec Pierre quelques jours plus tôt ; je lui avais raconté que nous partions avec Isa et les enfants une semaine à Megève. La jalousie, sans doute, l’avait poussée à dévoiler les sentiments qu’elle avait cachés si habilement jusque là.

– Ce n’est pas sûr encore… Je crois que j’ai besoin de me retrouver un peu seul, de voir d’autres gens, de faire d’autres choses. Le quotidien, c’est usant ; j’ai besoin d’un peu de folie, répondis-je en guettant le plus infime changement dans son expression.

Elle me regarda en souriant légèrement, presque gênée :

– C’est vrai, le quotidien peut être pesant parfois…

Elle se leva aussitôt et retourna à son poste. Pourquoi cette gêne ? Il me sembla même l’avoir vu rougir.

Toute la journée, je pensais à sa question en forme d’aveu. Je regardais sa main à n’en plus finir ; jamais elle ne m’avait paru si belle, si parfaite, si envoûtante. J’avais envie d’aller la saisir et de la couvrir de baisers. Ces pensées me firent horreur ; cette idiote ne méritait rien de tel, quand bien même ses mains eussent été faites d’or.

Je décidai de ne plus la regarder. Je tins une demi-heure environ, puis machinalement, mes yeux se rivèrent sur elle et je me surpris à l’admirer de nouveau. Quelle folie ! Ma femme était tellement mieux que cette fille. En tout point, elle la surclassait.

A peine rentré chez moi, j’embrassai ma femme fougueusement et insérai un de mes disques de rock préférés dans la platine. Mes idées se remirent en place peu à peu et je me sentis soulagé.

Le repas fut agréable ; nous parlâmes de nos futures vacances. Assez vite, nous couchâmes les enfants. Puis, Isabelle me questionna avec un petit sourire espiègle à propos de son anniversaire :

– Qu’est-ce que tu vas m’offrir demain soir ?

– Quelle curieuse ! Rien peut-être…, répondis-je en lui renvoyant son sourire.

– Oh, mais c’est qu’il résiste !

– Parfaitement ! Tu doutes de mes capacités ?

– Peut-être… Il va falloir en faire la preuve…

Elle se leva et m’entraîna doucement dans notre chambre.

Je m’endormis en paix. Une paix fragile. Une heure plus tard, je me réveillais en sursaut : je l’avais vue près de moi, je l’avais sentie contre ma joue ; cette main adorée. Toute la nuit, je rêvai d’Alice et de sa main délicieuse.

Lorsque le réveil me tira de cette horrible jouissance, je n’étais plus le même. Quelque chose s’était cassé en moi, pour toujours.

Ni la douche brûlante ni le petit déjeuner ne purent dissiper le malaise qui venait de s’installer dans mon esprit. J’avalais mon café et mes deux tranches de pain en silence, accablé par des pensées invincibles.

– Ça n’a pas l’air d’aller, m’interrogea Isabelle.

– Si, tout va bien…, répondis-je en forçant mon sourire.

Le trajet en voiture jusqu’à la Défense s’avéra plus oppressant encore. J’étais comme détaché de moi-même ; il me semblait que c’était un autre que moi qui conduisait ; je me voyais, je le voyais, comme dans un rêve. Tout était irréel : la route, les autres automobiles, les feux, les passants. Plus je me rapprochais du bureau, et plus le monde perdait de sa consistance. A mesure que tout s’évanouissait, une seule idée grossissait dans mon esprit et remplissait le vide laissé par mes certitudes perdues : Alice et sa si jolie main.

Je me souviens à peine avoir garé ma voiture dans le parking de l’immeuble et avoir pris l’ascenseur jusqu’au treizième étage. Je traversais l’open space comme un zombie. J’adressai un rapide coup d’œil sur ma droite en rentrant ; elle était là.

Je m’assis péniblement à mon poste ; je ne sais plus si je trouvai la force de saluer mes collègues. Peu m’importait, elle seule comptait désormais. Quelle fut mon émotion en levant les yeux et en apercevant cette main chérie onduler au bout de l’armoire ! Je ne tenais plus. Poussé par un irrésistible instinct, je me levai et me dirigeai derrière l’armoire, sous le regard surpris de mes deux collègues. En cet instant, je ne savais plus rien ; où j’étais, si j’étais marié ou si j’avais des enfants ; c’est à peine si je me souvenais de mon nom. Il n’y avait plus qu’elle.

Je dépassai l’armoire et pénétrai dans l’étroit espace qui servait de bureau à Alice. Je demeurai planté là, les yeux enflammés de convoitise. J’étais au bord de la rupture ; encore un peu et je lui sautais dessus, j’aurais baisais sa main ardemment avant de l’emmener dans quelque lieu reculé, où j’aurais pu la posséder pour le restant de ma vie.

Elle finit par sentir ma présence et redressa la tête doucement.

– Ah, Stéphane, ça tombe bien… Je viens d’aller voir tes collègues pour leur annoncer une grande nouvelle. J’attendais que tu arrives pour te l’annoncer également : je me marie en juin ! Vous êtes tous invités au vin d’honneur.

Ma folle et unique idée venait de se briser.

– Félicitations, dus-je répondre après un silence interminable.

Je m’apprêtais à rebrousser chemin, la tête basse.

– Excuse-moi, je t’ai coupé dans ton élan, poursuivit-elle. Tu voulais me voir ? Tu avais quelque chose à me dire ?

– Non… enfin oui, je crois… je ne sais plus en fait…

Elle se mit à rire. Son visage s’illumina ; elle était belle, très belle ; je n’avais plus la force de me mentir, comme je l’avais longtemps fait.

– Ce n’est pas grave… ça va revenir…, répondit-elle en souriant.

Puis, elle passa la main que je désirais tant dans ses longs cheveux blonds et se remit au travail.

J’avais regagné mon poste, ahuri. Mes collègues me trouvèrent si pâle et si effondré qu’ils prirent peur et me conseillèrent de rentrer chez moi immédiatement. Je leur obéis sans rien objecter ; ma volonté était morte pour de bon.

La route me parut interminable ; tout ce qui se présentait à mon regard était recouvert d’un voile de tristesse. Je finis par passer le portail de ma maison qui me sembla lugubre. Je m’affalai dans le canapé et restai ainsi jusqu’au retour de ma femme.

Elle fut étonnée de me trouver là ; je lui expliquai sans la convaincre que j’étais parti plus tôt pour profiter de sa soirée d’anniversaire. Avant cette horrible journée, j’avais décidé de l’emmener au restaurant. Une table était déjà réservée ; il me fallut me préparer, ce qui fut un nouveau supplice.

Nous arrivâmes au restaurant malgré tout. Nous nous assîmes près d’une cheminée ; la petite table ronde autour de laquelle nous avions pris place était recouverte d’une jolie nappe blanche, sur laquelle se consumait une bougie.

– Merci mon chéri, me glissa Isabelle dans l’oreille. C’est très romantique…

Ma femme, sentant bien que quelque chose n’allait pas, se décida à lancer la conversation. Elle me parla de son travail, de sa sœur je crois, des enfants, puis des vacances encore… J’écoutais sans entendre ; toutes mes pensées fuyaient mon esprit inerte.

Elle s’arrêta soudain de parler, inquiète. Elle s’approcha de moi doucement et prit ma main gauche dans sa main droite. Je baissai les yeux lentement. J’aperçus avec effroi sa main sur la mienne et ne put retenir mes larmes : elle paraissait un peu large, les doigts étaient trop courts et boudinés ; elle était ridée, fripée même ! Je dégageai brusquement ma main de la sienne. Ma femme se mit à pleurer elle aussi. Je la découvris vieillie et sans charme.

Je n’eus même pas l’idée de la quitter. Je restais avec elle jusqu’à mes derniers jours ; elle ne sut jamais ce qui s’était produit en moi ; elle fut malheureuse mais fidèle. De mon côté, je me réfugiai dans des rêves où je la retrouvais ; Alice, mon amour, ma folie ; j’imaginais la douceur de sa main qui glissait sur mon corps. Elle me souriait ; je la contemplais, heureux, jusqu’au réveil.