La sirène du bateau résonna dans le port de Papeete. Le soleil déclinait rapidement, embrasant le ciel du territoire d’Outre-Mer. Je respirai pleinement l’air du large.

─ Trois jours, et le paradis est à nous, me glissa à l’oreille mon amie Anne, alors que le port disparaissait lentement à l’arrière du bateau.

Trois jours de traversée. J’étais si impatiente de découvrir les îles M. que l’idée de ces trois jours en mer me rendit mélancolique.

Le soleil se cacha brutalement, laissant place à un océan d’étoiles qui venait se refléter dans les eaux gris-bleu. L’infini se mirait dans son miroir aquatique. Nous restâmes longtemps à contempler les astres à demi noyés dans les flots assoupis. Quand nous quittâmes le pont et franchîmes la double porte du restaurant, je fus étourdie par la lumière et le bruit des conversations.

Nous nous assîmes à une petite table ronde, l’une à côté de l’autre, face à la grande salle où les passagers finissaient leur dîner. Découvrant soudain que nous avions faim, nous commençâmes avec envie notre repas.

L’étrange bateau de croisière sur lequel nous avions embarqué se prénommait le Henningsvear. Quand on songeait à l’état général du navire, au défraîchissement des cabines, des couloirs ou du restaurant, à l'oxydation de la coque et du pont, et même aux fumées noires qui s’échappaient des moteurs souffreteux, on avait peine à croire que deux cents personnes avaient pu prendre place à bord. Ce bateau rouillé et décrépit était l’unique fil qui reliait les îles au reste du monde. Une fois par semaine, il déposait, à chacune de ses étapes, passagers et marchandises, reprenant en échange ceux qui voulaient regagner Papeete ainsi que les maigres productions locales destinées au commerce.

Notre repas terminé, Anne insista pour aller boire un dernier verre au salon. Celui-ci, plus encore que le restaurant, portait les stigmates des nombreuses traversées. Le cuir marron des banquettes était si usé, râpé, écorché, que des trous apparaissaient ici ou là ; les tables, dont la fixation au sol s’était relâchée depuis longtemps, bougeaient dès que l’on posait un coude ou une main ; le plafond gardait quant à lui le souvenir des soirées enfumées ; mais ce qui saisissait surtout, en entrant, c’était l'odeur d’alcool bon marché qui flottait dans l’air vicié de ce lieu suranné.

Je me sentais épuisée ; trop d’heures de vol depuis Paris, sans compter le décalage horaire. Anne, quant à elle, paraissait déjà remise : elle me relisait un carnet sur lequel elle avait écrit quelques informations. Parfois elle s'arrêtait de lire et me réexpliquait – combien de fois déjà ? – quelque coutume locale ou quelque nom d’arbre ou d’oiseau. Mon attention se relâcha. Quand nous nous étions assises, j’avais remarqué, au fond du salon, dans un recoin mal éclairé, une femme dont la tristesse épousait parfaitement le lieu. Bien qu’elle fût dans l’ombre, on devinait sa beauté. Deux grands yeux verts brillaient au milieu de son visage d’un blanc laiteux, le long duquel retombaient d’épais cheveux bruns. Elle portait une robe blanche en coton très léger, peut-être en lin, qui rappelait les toilettes des femmes au temps des colonies. Elle devait avoir la trentaine, mais ses taches de rousseur lui donnaient un air juvénile.  Je restais de longues minutes à observer ses yeux, qui semblaient perdus dans des pensées inconnues. C’est à peine si elle bougeait.

Anne était tout à son plaisir. Elle n’avait pas remarqué que je ne l’écoutais plus depuis longtemps. Soudain la femme se leva avec grâce ; sa robe légère ondulait à chacun de ses pas ; on eût pu croire qu’elle volait.

Nous nous retirâmes peu après elle. Anne m’embrassa tendrement devant ma cabine en me souhaitant bonne nuit.

Je pénétrai dans mon étroite cabine et me glissai dans le lit qui occupait presque tout l’espace. J’éteignis la lampe de chevet mais le noir ne se fit pas : la lumière des étoiles, par un étrange phénomène, pénétrait à travers le petit hublot et venait se réfléchir au plafond. Les draps sentaient l’humidité ; impossible de dormir, malgré la fatigue. Mes pensées se mirent à errer. J’essayais d’imaginer la beauté des plages sur lesquelles nous poserions bientôt les pieds ; les montagnes que nous escaladerions, les forêts où nous nous perdrions ; mais à chaque fois, sans le vouloir, je revenais à la mystérieuse inconnue du salon. Je la revoyais, seule à sa table, les yeux remplis de tristesse. Quel secret cachait-elle ? Son malheur semblait passer en moi lorsque le sommeil finit par me vaincre.

Le lendemain matin, je fus réveillée en sursaut par trois coups frappés dans ma porte. J’ouvris les yeux avec douleur ; la lumière qui pénétrait par le petit hublot était déjà vive. J’enfilai mon peignoir rapidement et j'ouvris la porte. Anne.

─ Il est dix heures et demie, dit-elle avec un air malicieux.

─ Ah oui… et alors ? murmurai-je, encore à moitié endormie.

─ Et alors on avait rendez-vous à dix heures au restaurant pour prendre le petit déjeuner…

Je pris ma douche en toute hâte. Vingt minutes plus tard, je rejoignis mon amie au restaurant, où on nous servit un petit déjeuner tardif. La salle, presque vide, était plongée dans un profond silence, que seul venait troubler le bruit de nos couverts ou de nos tasses. Ce silence était si pesant que nous nous contentâmes d’échanger quelques mots à mi-voix.

Après être sorties de table, nous décidâmes de faire un tour sur le pont. Nous tournions en rond, marquant des étapes pour scruter l’horizon et humer l’air marin. Je sentais que la journée allait être longue. Beaucoup de gens essayaient, comme nous, de tuer le temps sur le pont du Henningsvear. Durant cette promenade - ou plutôt cette ronde -, j'essayai de retrouver la jeune femme parmi la foule des promeneurs. Je m’étonnais de ne point l’apercevoir lorsque le haut-parleur se mit à crépiter :

─ Mesdames et messieurs, nous allons arriver dans quelques minutes à port Saint...

En effet, sur tribord, on commençait à distinguer une petite étendue de terre. Bien vite, une minuscule ville apparue au milieu des cocotiers ; nous entrâmes dans le port au son des sirènes. On percevait déjà, depuis le pont, l’agitation qui régnait dans le petit port ; une fois par semaine, lorsque le Henningsvear venait accoster, une fièvre brève et intense s’emparait de ce lieu de paix.

Nous fîmes escale une demi-heure, le temps de décharger les biens destinés aux habitants de l’île, et de reprendre en échange d’autres colis. Une quarantaine de passagers quittèrent le bateau ; à peu près autant les remplacèrent aussitôt. Nous descendîmes quelques minutes nous dégourdir les jambes sur le quai. On nous proposa toutes sortes de productions locales, artisanat, jus de fruits, poisson grillé… Je finis par accepter un jus de coco. Les enfants couraient autour de nous, nous demandant stylos, bonbons ou argent. Anne souriait de toute cette effervescence et distribuait au hasard sucreries et gadgets aux enfants qui l’entouraient. Soudain, la sirène du bateau se mit à retentir pour appeler les derniers passagers sur le quai.

A peine avions-nous réembarqué que le bateau commença à s’éloigner lentement du port ; puis, très vite nous perdîmes l’île de vue, et il n’y eut plus que de l’eau, aussi loin que le regard pouvait porter. Midi était passé depuis bien longtemps ; nous décidâmes d’aller prendre notre déjeuner. Quand nous pénétrâmes dans le restaurant, les petites tables rondes étaient déjà occupées ; nous nous résignâmes à prendre place à une table longue. Nous trouvâmes deux places libres, coincées au milieu de deux groupes, qui s’arrêtèrent simultanément de parler quand nous nous assîmes.  Un peu gênée, Anne finit par risquer quelques mots :

─ As-tu remarqué les coquillages que les enfants vendaient sur le port ? Ils étaient si beaux qu’on aurait dit de la porcelaine.

─ Ce sont des trocas, coupa une voix masculine.

Nos yeux se posèrent sur un petit homme rond et chauve d’une cinquantaine d’années. Il nous regardait derrière sa large moustache qui barrait d'un trait blanc sa face rougie par le soleil.

─ Le nom scientifique est trochus niloticus, poursuivit-il naturellement. Ils sont striés d’orange à l’état naturel. Ceux que vous avez vus ont été passés à l’acide pour révéler la nacre.

─ Vous avez l’air de bien connaître les coquillages…

Anne avait son petit sourire ironique au coin des lèvres.

─ Oh, pas plus que ça… Je suis assez curieux de nature ; je m’intéresse un peu à tout, dit-il avec un air légèrement vaniteux. Mais pardonnez mon impolitesse, ajouta-t-il, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Patrick Legrand, et voici ma femme Nadège.

Il nous montra la femme assise en face de lui, qui était son parfait contraire : son visage, ses mains, tout son corps semblait long, maigre et étiré. Il semblait fait de cercles alors qu’elle avait été taillée à coups de droites et d’angles aigus.

Nous nous présentâmes en retour, forçant quelque peu nos sourires.

─ Que faites-vous par ici,  reprit-il ? Les touristes ne sont guère nombreux à s’aventurer de ce côté-ci des îles.

─ Nous nous rendons aux îles M., répondit Anne en me regardant.

─ Aux îles M. ! Mon Dieu, mais pour quoi faire ?

Il se mit à rire grassement en regardant sa femme ; sa moustache frétillait au-dessus de ses lèvres charnues.

─ Nous avons lu que les plages y sont merveilleuses, les paysages paradisiaques et les habitants adorables.  On s’en contentera…

Anne se faisait de plus en plus impatiente.

─ La paradis, oui… Mais il faut d’abord passer par l’enfer : trois jours sur le Henningsvear, c’est cher payé, même pour le paradis !

─ Et vous ? Où allez-vous ? se sentit obligée de demander mon amie.

─ Chez nous. Nous habitons l’archipel des M.

A partir de cet instant, Anne les considéra différemment : ils étaient devenus intéressants. Nous apprîmes qu’ils étaient originaires de Rouen ; qu’elle était médecin et lui banquier ; qu’ils avaient décidé de tout quitter pour s’installer en Polynésie. A Tahiti, ils avaient fait la rencontre d’un habitant des îles M. qui les avait convaincus de venir vivre là-bas. Ils tombèrent amoureux de l’archipel et décidèrent de s’y installer définitivement. Depuis, ils vivaient de leurs économies et de l’artisanat, Nadège confectionnant des vêtements et Patrick des petits objets en bois revendus aux touristes sur les marchés de Papeete.

La conversation s’éternisa. Anne semblait ravie de cette rencontre. Elle commença à raconter nos vies et les raisons qui nous avaient poussées jusqu’ici. Au moment où j'abandonnai la conversation, elle leur expliquait combien la vie parisienne était devenue stressante. Eux, paraissaient amusés d’avoir des nouvelles de la lointaine métropole.

Pour moi aussi, Paris était déjà loin ; et les îles M… semblaient inatteignables. Mes seules pensées étaient pour la femme du salon. Pendant le repas, je n’avais cessé de scruter, en vain, la salle du restaurant. Où était-elle ?

Les Legrand se levèrent soudain.

─ Nous avons l’habitude de faire une sieste après le repas, commenta Patrick en nous saluant.

L’étrange couple disparut aussitôt, laissant un vide apaisant derrière lui.

─ Qu’est-ce que tu en penses ? Ils sont sympas, non ?

J’acquiesçai d’un léger mouvement de tête.

─ Allons nous reposer aussi, poursuivit-elle, je commence à ressentir la fatigue du voyage.

 

J’étais allongée sur mon lit, les yeux fixés sur le plafond de ma cabine. Impossible de dormir : la cabine me semblait de plus en plus étouffante. Une demi-heure passa ainsi ; et n’y tenant plus, je décidai de monter faire un tour sur le pont.

J’errai sur le pont pendant plus d’une heure. Sans comprendre pourquoi, je la cherchais. J’avais mis mes lunettes de soleil afin de pouvoir détailler les personnes que je croisais sans trop attirer l’attention. Beaucoup de gens profitaient des bienfaits du soleil, assis sur un banc ou accoudés à la rambarde ; certains même étaient allongés par terre, un chapeau de paille couvrant leur visage. Mon inconnue à la peau laiteuse ne devait guère apprécier ces expositions prolongées au soleil. Mais ne ressentait-elle jamais le besoin de prendre l’air ? Je ne pouvais croire qu’elle demeurait enfermée à longueur de journée dans une de ces sordides cabines.

Résignée, je finis par abandonner ma recherche. Je pris place sur un des bancs alignés à bâbord face à la mer ; je restai là pendant de longues minutes, les yeux rivés sur l’horizon. Sous l'effet de la chaleur, mon corps commença à s’engourdir. Mes yeux se fermèrent doucement et le bruit des vagues brisées par la coque du bateau s’évanouit peu à peu. Des rêves étranges s'emparèrent de mon esprit, et au moment où je sentis une main effleurer mon visage, je crois que je rêvais que je vivais sur une île, mariée à un bel indigène.

─ Qui est-ce qui va être rouge comme une écrevisse ce soir ?

Depuis combien de temps mon amie était-elle assise à côté de moi ? Je lui souris en m’étirant lentement. Je passai une main sur mon visage brûlant.

Nous nous mîmes à parler du soleil, du bronzage, des maillots de bain et des crèmes antisolaires ; rien de bien passionnant, mais c’était tout de même un peu de distraction. Anne était incollable quand il s’agissait de soins corporels. Comment faisait-elle pour dévorer avec autant de passion tous ces magazines féminins remplis de pages mercantiles ? La conversation dériva jusqu’aux Polynésiens ; aux hommes bien sûr : Anne les trouvait terriblement excitants. Leurs tenues légères semblaient la ravir.

─ Mais bon, je suis mariée…, conclut-elle, mi déçue mi satisfaite.

Le soleil s’était maintenant rapproché de l’horizon ; nous décidâmes d’aller nous rafraîchir avant d’aller dîner.

 

Nous avions pris place à une des petites tables rondes du restaurant. Je me sentis soulagée : je craignais de devoir subir à nouveau les longues tirades de notre ex-voisin de table.

Nous venions de commander notre repas quand les Legrand pénétrèrent dans le restaurant. Alors que j’allais baisser les yeux pour éviter de les attirer de notre côté, Anne leur fit signe de la main. Patrick Legrand ne se fit pas prier ; il se précipita droit vers notre table, suivie par son épouse.

─ Permettez que nous nous joignions à vous pour le repas, mesdemoiselles ?

Avant même que nous ayons pu répondre, ils étaient déjà assis. Patrick Legrand sembla ignorer le serveur, qui attendait sa commande. Il était déjà occupé à son activité favorite : parler. Le serveur insista ; il commanda un plat au hasard, pressé qu’il était de poursuivre ses récits.

─ Savez-vous pourquoi ce bateau se prénomme le Henningsvear ? recommença-t-il.

Nous nous regardâmes avec Anne, perplexes.

─ Allez, je vous aide, Henningsvear est une ville, poursuivit-il, visiblement satisfait de notre ignorance.

─ Ça ne fait pas très local, répliqua Anne avec malice.

─ Ah ça non ! Comme vous dîtes ! ─ Alors, pas d’idée ?

Il jubilait à l’idée de pouvoir briller en nous donnant la solution à son énigme.

─ Allez Patrick, soyez chic… Ne nous faites pas languir ! répondit Anne, désinvolte.

Il marqua volontairement un petit temps d’arrêt.

─ Hen-ning-svear, dit-il en insistant sur les syllabes, est un petit port de pêche des îles Lofoten… en Norvège, au dessus du cercle polaire. Vous vous rendez compte ? En Norvège, à l’autre bout du monde !

─ Hé bien, répondit mon amie en se retenant de rire, quelle histoire !

─ J’ai fait une recherche, reprit-il, à part des morues, il n’y a rien à voir là-bas. Il paraît que ça empeste l’été quand elles sèchent au soleil, suspendues à des charpentes en bois. Quant à l’hiver, c’est pis encore : il fait nuit toute la journée, et le port est pris par la glace et la neige. Mon Dieu, quel pays ! Qu’est-ce qu’on est bien ici, hein Nadège ?

─ Pas très excitant en effet... Mais pourquoi notre bateau porte-t-il le nom de ce port norvégien ?

Anne jouait le jeu jusqu’au bout ; Patrick Legrand en était ravi.

─ Le capitaine ! s’exclama-t-il théâtralement. Le capitaine du bateau est norvégien, il vient d’Henningsvear !

─ Mon mari est une vraie commère, fit remarquer sa femme en se penchant vers nous, il arrive toujours à tout savoir.

─ C’est vrai qu’on ne peut rien me cacher, ajouta-t-il avec fierté.

La conversation se poursuivit ainsi pendant deux très longues heures. Mon inconnue n’était pas venue manger ; je commençais à m’inquiéter. J’avais hâte de rejoindre le salon pour voir si elle s’y trouvait. Je priais pour que les Legrand ne nous y suivissent pas.

Anne se tourna vers moi, et devina mon ennui.

─ Nous allons vous abandonner, finit-elle par glisser entre deux tirades de Patrick Legrand. Nous sommes très fatiguées, il est temps d’aller nous coucher, hein Judith ?

Nous nous levâmes et saluâmes nos compagnons. A peine étions-nous sorties du restaurant que je me dirigeai, revigorée, vers le salon du Henningsvear.

─ Legrand t’a visiblement passionnée, remarqua Anne en souriant.

Quand nous entrâmes dans le salon, l’odeur d’alcool mêlée à la fumée des cigarettes me soulevèrent le coeur. Nous nous assîmes près de l’entrée ; je me plaçai face à la salle, afin d’apercevoir le moindre aller-venue. Pendant qu’Anne consultait la carte des cocktails, je la cherchais du regard. J’examinai chaque table, chaque recoin, chaque visage ; en vain. Quelle fut ma déception de ne point la trouver là ! Je l’imaginais seule dans sa cabine, en train de pleurer. J’en avais presque les larmes aux yeux, quand la porte du salon s’entrouvrit. Je sentis une émotion étrange monter en moi ; je m’apprêtai à la voir franchir la porte tout en élégance.  Ma déception tourna au désespoir : les Legrand avaient décidé de venir boire un verre au salon.

─ Alors les filles, on a retrouvé de l’énergie pour aller boire ! s’exclama Patrick en s’asseyant à notre table. C’est beau d’être jeune, hein Nadège ?

Nullement contrarié de nous avoir trouvé là, il reprit la discussion exactement où nous l’avions laissée quand nous avions quitté le restaurant. Anne m’impressionnait : elle avait une capacité à feindre de l’intérêt qui m’était totalement étrangère. Je réfléchissais à la manière dont je pourrais m’extraire de cet enfer, quand je ressentis comme un mystérieux appel, qui me commandait de tourner la tête vers le fond de la cabine. Elle était là ! Je fus stupéfaite de l’apercevoir, assise à la même place que la veille. Comment avait-elle pu se rendre jusqu’à cette table ? J’avais surveillé attentivement chaque entrée, chaque sortie, chaque mouvement dans la salle. Alors que je n’osais plus la quitter du regard, de peur qu’elle ne disparût à nouveau, mon cœur battait à toute allure.

Son corps à elle semblait figé ; glacé même, tant son visage était blanc ; c’est à peine si elle devait respirer. De ses yeux, s’échappait une lueur obscure. Il n’y avait ni verre ni assiette sur sa table. Quelle femme étrange pouvait se retrancher dans sa cabine jusqu'au soir et s’accorder pour unique sortie ce salon hideux où elle ne consommait rien ?

Je la contemplais ainsi durant de longues minutes. Les Legrand discutaient avec Anne, et personne ne semblait avoir remarqué l’état hypnotique dans lequel j’étais plongée.

Elle quitta soudain sa table. Je la regardai avec plus d’insistance encore : j’observai chacun de ses mouvements ; chacune de ses attitudes. Elle passa derrière les Legrand, sans un bruit, légère, et s’évanouit d’un battement d’aile.

Je fixais la porte derrière laquelle elle avait disparu ; je ne savais plus si je l’avais vue ou si je l’avais rêvée. J’entendis quelques mots, au loin, comme dans un songe : « J’aime beaucoup votre collier de nacre. ─ J’en confectionne beaucoup dans ce genre… » Quelque chose me dérangeait. Je quittai la porte des yeux, et ramenai lentement mon regard vers l’intérieur du salon. Mes yeux glissèrent soudain sur le visage de Patrick Legrand, qui m’observait en silence ; depuis combien de temps se taisait-t-il ? Il se pencha vers moi et me dit à mi-voix :

─ Vous l’avez vue, n’est-ce pas ?

Je fus pétrifiée par sa question.  Je n’osai lui répondre, de peur de me dévoiler. Nos yeux se jaugeaient, pendant que les voix d’Anne et de Nadège remplissaient le silence : « Puisque vous appréciez ce collier, je vous en offrirai un semblable demain. – C’est gentil, merci ! »

─ Avez-vous remarqué comme elle semble triste ? continua-t-il, sûr de lui.

Je tressaillis. Je me sentais aussi soulagée que confuse ; à la fois honteuse d’avoir été confondue et heureuse que quelqu’un partage mes inquiétudes.

─ L’amour…, reprit-il en levant les yeux au ciel.

Conscient que je brûlais d’impatience d’entendre la suite de son discours, il prit plaisir à me faire attendre : il demeura silencieux, les yeux baissés vers la table ; sa main potelée jouait avec le verre à whisky qui était devant lui.

─ Que lui est-il arrivé ? osai-je enfin, peinant à contenir mon émotion.

Il leva les yeux vers moi, tout doucement.

─ C’est une longue histoire…, opposa-t-il en faisant la moue.

─ Poursuivez. Je vous en prie.

Il soupira et commença :

─ Je ne connais pas son vrai nom, dit-il en s’approchant de moi, mais ici, dans les îles M…, tout le monde l’appelle Lady Parapluie.

─ Lady Parapluie ? Quel drôle de nom, répondis-je.

─ Oui. Ce sont les enfants qui l’ont surnommée ainsi.

─ Les enfants, pourquoi ?

─ Je vais y venir, mais commençons par le début. Lady Parapluie est arrivée il y a quelques années dans les îles M…, cinq ou six ans je crois. Elle est venue étudier la flore des îles ; elle est botaniste. Il me semble qu’elle est irlandaise ; en tout cas, elle parle français avec un charmant accent britannique.

Irlandaise, pensais-je en revoyant la blancheur de sa peau constellée d'une myriade de petites tâches rousses.

─ Au début, elle a eu du mal à s’intégrer. On la voyait déambuler du matin au soir sur les îles à la recherche de nouvelles espèces de plantes ; sans qu’elle se souciât de dire un mot aux habitants qu’elle croisait. On jugea cette « étrangère » arrogante et bourgeoise : bourgeoise, je crois qu’elle l’est en effet ; on voit bien qu’elle a reçu une excellente éducation dans son pays natal ; quelqu’un m’a confié un jour qu’elle était descendante d’une famille de riches propriétaires terriens, lettrés et mélomanes. En revanche, point d’arrogance chez elle. Je dois même avouer que j’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi gentil. Seulement, passionnée qu’elle était par ses recherches, elle en était venue à négliger les êtres humains. Les jours passèrent ainsi, sans qu’elle semblât se soucier d’être appelée « l’étrangère ». Et puis, un soir de tempête, alors qu’elle sortait de la petite épicerie située sur le port, elle ouvrit son grand parapluie écossais pour se protéger des trombes d’eau apportées par le vent marin. Les enfants jouaient à l’abri sous le hangar où les pécheurs réparent leurs bateaux, quand ils la virent passer, recroquevillée sous son parapluie. Soudain, le vent se fit plus violent encore, et le parapluie se souleva d’un coup, comme happé par le souffle du large. La demoiselle s’accrocha désespérément à son beau parapluie ; les enfants racontèrent plus tard que l’espace d’un instant, elle s’était même envolée d’un mètre ou deux, suspendue à son parapluie comme à un parachute. Ces derniers lui crièrent de lâcher le parapluie ; mais elle n’en fit rien ─ c’était un cadeau de sa grand-mère, à qui elle tenait beaucoup. Une nouvelle bourrasque s’abattit sur le port, et le parapluie fut à nouveau soulevé par le vent. Puisque ni le vent ni notre Irlandaise ne voulaient faiblir, ce fut le parapluie qui dut céder. La jolie toile imperméable écossaise se détacha brutalement de la canne du parapluie et s’envola rapidement dans le ciel. La Lady se retrouva plantée sur le quai avec sa canne de parapluie dans la main, trempée par la pluie battante et impuissante à retenir l’autre moitié de son parapluie qui fuyait dans le ciel.  En la voyant ainsi, les enfants se mirent à rire. « La Lady a perdu son parapluie » criaient-ils, hilares. Elle les regarda agacée, puis considéra la canne restée dans sa main. Avec ses cheveux lissés par la pluie qui lui tombaient sur la figure et ses habits collés au corps, elle se sentit soudain ridicule et se mit à rire elle aussi. Les enfants vinrent l’entourer et chahutèrent avec elle. De ce jour, elle fut baptisée Lady Parapluie et fut acceptée de tous les habitants.

─ Quand on la voit prostrée dans un recoin de ce salon sordide, on a du mal à croire qu’elle ait des amis par ici…, lui fis-je remarquer.

Il attrapa son verre et but une gorgée de Whisky.

─ Après l’épisode du parapluie, elle fut si bien acceptée qu’elle servait même de baromètre aux habitants de l’île : quand la Lady riait, toute l’île riait ; quand elle pleurait, tous pleuraient avec elle. C’était comme si elle avait toujours vécu là. Elle décida donc de s’installer durablement sur l’île pour poursuivre ses recherches. Elle fit construire une maison sur les hauteurs de la ville, avec une vue extraordinaire sur la mer. Pour tous, ce fut une période de grande joie. Mais cette quiétude ne dura guère plus d’un an ; elle s’évanouit subitement le jour où il débarqua du Henningsvear.

Legrand s’arrêta une nouvelle fois et porta son verre à ses lèvres. Le « il » résonnait dans ma tête : quel homme injuste avait donc brisé la vie de la pauvre Lady ? Le temps que prit Legrand pour avaler ses deux gorgées de Whisky me sembla interminable.

─ Je vous disais donc, reprit-il enfin, que tout avait changé le jour où il avait débarqué sur les îles M…

Il s’arrêta, l’air un peu soucieux. Les voix de mon amie et de Mme Legrand vinrent jusqu’à mes oreilles : « C’est une bonne idée, disait Anne, je pourrais m’occuper de vendre vos productions à Paris… ─ Oui, je suis sûre que ça marcherait ! Les Parisiens raffolent de ce qui est exotique…»

─ Il est tard, remarqua Legrand en regardant sa montre. Il faut que j’aille me coucher ; il reste encore une longue journée de traversée.

─ Justement, répliquai-je, le temps passe si lentement sur ce bateau. Continuez Patrick, qui a débarqué du Henningsvear ?

Il but une nouvelle gorgée de Whisky, qui le fit grimacer.

─ Il s’appelait Rémy... Ah mince ! C’est trop bête… Rémy… Rémy Desmarais, c’est ça ! Desmarais… Il s’était rendu un peu par hasard sur les îles M… Il recherchait, avec son jeune frère, Pierre, un endroit paradisiaque pour y construire un complexe hôtelier. Quelqu’un leur avait parlé de ces îles reculées, et ils avaient décidé d’aller voir. Dès qu’ils prirent place à bord du Henningsvear, ils comprirent que ce serait très compliqué ; trop éloigné, trop préservé. Ils débarquèrent donc sans enthousiasme sur notre île et trouvèrent refuge chez Paco, un instituteur à la retraite, qui ne manquait jamais d’accueillir dans sa maison les rares visiteurs, heureux de se nourrir d’un peu de nouveauté. Lady Parapluie aussi avait partagé sa table.

» Le soir de leur arrivée, ils décidèrent d’aller boire un verre sur le port, chez Suzanna, l’énergique patronne du bar de l’île. C’est là que Lady Parapluie le rencontra. Il faut dire aussi qu’il était plutôt séduisant : grand, mince, les cheveux bruns et courts ; le regard noir et profond ; beaucoup d’allure, du charisme même. Ce soir-là, il fit preuve de beaucoup d’esprit ; il se montra particulièrement drôle, et se permit quelques petites piques bien choisies à l’adresse de notre Lady, sur laquelle son regard s’était longuement arrêté quand il était rentré dans le bar. Celle-ci sembla n’y prêter aucune attention et se retira assez vite prétextant qu'elle était fatiguée. Déçus, les deux frères quittèrent la salle quelques minutes plus tard, en nous saluant discrètement.

» Ce soir-là, je suis sûr que les deux frères auraient bien repris le bateau en direction de Papeete ; mais le Henningsvear ne repasserait que dans une semaine et ils furent condamnés à errer sur notre île les jours suivants. Ils explorèrent quelques îles voisines pour tenter de dénicher un terrain sur lequel ils pourraient bâtir leur hôtel. Leurs visites confirmèrent bien vite leur première impression : il était impossible d’y implanter un hôtel ; jamais il ne serait rentable. Le quatrième jour de leur séjour, Pierre tomba malade, et Rémy Desmarais, ne sachant plus comment tuer le temps qui les séparait du retour du Henningsvear,  décida de partir en promenade au hasard sur l’île. C’est alors qu’il rencontra Lady Parapluie pour la seconde fois. On ne sut jamais ce qu’ils avaient pu se dire, mais à partir de cet instant, ils devinrent inséparables.

» L’état de son frère ne s’arrangeait guère : soumis à de violentes douleurs abdominales, il était incapable de mettre un pied dehors ─ la nourriture à mon avis. Rémy Desmarais passa donc les trois jours suivants avec la Lady. Elle lui montra les plantes qu’elle étudiait ; les différents arbres de l’île ; et même les animaux, qui l’intéressaient presque autant que la flore. Tous ceux qui les ont croisés durant ces trois jours ont remarqué à quel point ils semblaient heureux tous les deux ; c’était comme si la Création n’avait jamais eu qu’un seul dessein : réunir ces deux êtres en ce lieu improbable.

» Quatre jours plus tôt, Rémy Desmarais appelait le Henningsvear de tous ses vœux ; désormais, il priait pour qu’il ne vînt point. Ses prières n’y changèrent rien : le bateau se présenta sept jours après son dernier passage, insensible à tout sentiment. Depuis la terrasse du Suzanna, la Lady observa son compagnon de balade passer sur le quai, soutenant son frère autant qu’il pouvait. Il lui adressa un bref regard et s’engouffra à bord du Henningsvear. Une demi-heure plus tard, les moteurs du bateau crachaient une fumée noire qui recouvrit bientôt le petit port d’un épais brouillard. Le navire disparut comme dans un songe, emporté par une brume infernale. Je venais d’arriver au bar quand le Henningsvear fit retentir sa sirène ; la Lady se tenait debout, les mains appuyées sur la balustrade qui courait le long de la terrasse ; des larmes coulaient de ses grands yeux verts, qui tentaient de percer le rideau de fumée, pour apercevoir, encore un peu, le bateau maudit ; car, elle n'en doutait plus, c’était l’homme de sa vie que le Henningsvear lui arrachait.

Legrand se tut soudainement et regarda sa montre.

─ Minuit vingt ! Il faut vraiment que j’aille me coucher. Tu as vu l’heure qu’il est Nadège ?

─ Que dis-tu ? lui répondit sa femme après quelques secondes, interrompant Anne au milieu de son discours.

─ Il est plus de minuit, Nadège !

─ Ah…, fit-elle encore absorbée par le projet qu’elle venait d’élaborer avec Anne.

─ Continuez Patrick, insistai-je à mi-voix, votre femme et Anne n’ont pas fini leur conversation.

─ Hé bien, qu’elles poursuivent seules ; moi, je vais me coucher !

─ Vous devez me raconter la suite : je veux savoir. Il est revenu, n’est-ce pas ?

─ Nous avons encore une soirée à passer à bord ; je vous raconterai la suite demain, à cette même table. Je vous le promets.

Il se leva et nous salua avant de se retirer. Sa femme nous quitta dix minutes plus tard. Anne se tourna vers moi et me regarda en fronçant les sourcils.

─ Ça va ? me dit-elle. Tu as l’air bizarre…

─ Non. Tout va bien.

─ Legrand a semblé te passionner davantage que les autres fois…

Nous quittâmes l’atmosphère enfumée du salon et nous dirigeâmes vers nos cabines. Je repensai à l’Irlandaise ; à cette irruption, que je ne pouvais expliquer.

─ Est-ce que tu l’as vue ? demandai-je soudain à mon amie, en saisissant ses deux bras nerveusement.

─ Qui ça ?

Je baissai les yeux en la lâchant lentement. J’ouvris la porte de ma cabine et murmurai sans me retourner :

─ Bonne nuit, Anne.

(A suivre...)