Il y a six ans que j’ai découvert le lac Baïkal et j’étais alors si enthousiaste que je m’étais promis d’y revenir en hiver. Le temps a passé ; la vie nous a entraînés vers d’autres cieux, en Chine, en Inde, au Viêtnam, en Europe, et ma promesse s’est perdue dans les limbes de ma mémoire.

La lecture du merveilleux livre de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie a réveillé brutalement le désir ; on ne pouvait attendre plus longtemps ; il fallait réparer la faute.

Peut-être mes mots sont-ils trop proches – dans la formulation – ou trop éloignés des siens – dans la profondeur – mais je lui dédie humblement ce carnet et lui souhaite de recouvrer ses forces, après son terrible accident, afin d’ouvrir, pour lui et pour tous ceux que le frein de l’habitude retient encore, de nouvelles routes enchantées à travers le monde.

C’est un peu grâce à lui – et à ma chère sœur, qui m’a offert le livre –, si nous sommes allés au bout de notre rêve : passer huit nuits, sept jours, dans une petite maison de pêcheur au bord du lac Baïkal, sans électricité, sans eau courante, sans moyens de communication, avec une organisation qui a tenu souvent de l’improvisation. Tous les deux, loin du monde ; tout près du paradis ; portés par un sentiment de bonheur intense, que nos quelques nuits de souffrance n’auront pu dissiper. D’où vient ce sentiment puissant et durable ? Qu’a-t-on trouvé dans cette vie simple et proche de la nature ?

Est-ce le temps reconquis, loin des artifices envahissants des – grandes – villes ? Il faut pourtant s’acquitter quotidiennement de devoirs élémentaires et vitaux. Personne pour vous donner l’eau ou vous garantir la chaleur. Tout s’acquiert à la force des bras. C’est parfois épuisant mais l’effet et la satisfaction sont tout autres : l’esprit et le corps, dérouillés par l’exercice quotidien, acceptent mieux un effort dont ils perçoivent l’utilité que les mille obligations insignifiantes de la vie policée.

La beauté, alors ? Il est certain que l’on ne perd rien en échangeant la grisaille des rues contre le blanc immaculé de la neige recouvrant délicatement la taïga, ni la touffeur du métro – aussi impressionnant soit-il, comme à Moscou – contre l’ouverture immense du lac. Mais peut-être l’homme de la ville pourra-t-il opposer à cette beauté vierge et sauvage la beauté architecturale et des arts ? Je n’en disputerai pas, sachant où va mon cœur.

Non, ce qui pour moi représente la richesse absolue de cette vie, c’est l’intimité. D’abord inquiétante – pas de voisin proche –, elle devient vite apaisante. L’horreur de la ville, c’est la promiscuité. Ici, le voisin est loin et on a envie de le voir ; à Moscou, à Paris, il est partout, tout près, tout autour ; on l’évite, on le fuit ; on s’en protège. La ville rend misanthrope. Seuls dans les forêts et sur le lac, on apprend à aimer les hommes. Et le soir venu, on est heureux de voir briller, au loin, une lumière amicale ; d’entendre la mélodie rassurante des chiens, la gorge tendue vers le ciel, lançant leurs appels infinis à travers la nuit.

 


 

« Les livres sont dangereux » prévient notre petit Parisien, du fond de sa retraite. J’aurais dû me méfier du sien ; il m’a traversé la tête comme une balle et a abattu d’un trait mes dernières résistances citadines.

Moscou, le 10 octobre 2014,
à la lecture du livre Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.