Chez Jacky, tout près du paradis

La première partie du trajet jusqu’aux rizières en terrasse fut épouvantable. Si Katya allait un peu mieux, mon état ne s’était pas amélioré, au contraire. Jie, toujours très attentionnée, m’accompagna dans une pharmacie le matin avant de quitter Jianshui. Elle acheta pour nous un cocktail de médicaments destiné à en finir une fois pour toute avec cette longue intoxication. Le cocktail – nous avalâmes six pilules d’un coup – s’avéra aussi efficace qu’explosif : les troubles gastriques s’arrêtèrent assez vite mais je fus pris d’affreux vertiges et de sueurs froides durant deux bonnes heures. Soigner le mal par le mal, dit-on…

La seconde partie du trajet fut bien meilleure : Jie avait négocié – en plus du prix de notre chambre – avec Jacky, le patron de la pension où nous nous rendions, qu’il vienne nous chercher dans la vallée avant la fin du parcours du bus. Ainsi nous gagnions une heure et beaucoup de confort puisque nous pouvions jouir à quatre d’un minibus moderne. Le paysage était sublime et la montée vers les terrasses nous rendait peu à peu la fraîcheur que nous avions perdue aux pieds des montagnes, dans la touffeur tropicale.

Nous nous retrouvâmes vite au milieu des terrasses et des bananiers. Après une heure passée à serpenter dans ce décor de rêve, Jacky s’arrêta sur un parking depuis lequel nous empruntâmes un long escalier descendant vers un petit village au charme « brut » – cochons et vaches dans les rues, anciens assis sur des petits tabourets devant leur maison, enfants jouant dans les ruelles, odeurs de ferme et de cuisine réunies dans un bouquet étrange…

Encombrés de nos gros sacs, le chemin jusqu’à la pension dans les ruelles tortueuses, sales et accidentées fut assez compliqué mais la vue grandiose que nous découvrîmes depuis le toit-terrasse de notre pension nous fit oublier toutes nos peines. Le soir était proche ; avec Katya, nous décidâmes de rester à la pension afin de nous reposer et de jouir du coucher du soleil depuis la merveilleuse terrasse pendant que Remco et Jie s’offrirent une petite balade dans le village.

Le soir, nous mangeâmes sur la terrasse en compagnie de nos deux amis et d’un sympathique couple de Français – Jean et Martine – avec qui nous passâmes un très bon moment – et qui me « sauvèrent » en m’offrant gentiment un bon stock de Smecta. L’atmosphère, là-haut sur les montagnes, au milieu des rizières en terrasse, était magique. Nous nous endormîmes avec des images de rêve plein la tête, dans un silence absolu.

Un grand marché et une petite marche

Le lendemain matin, après un petit-déjeuner occidental – chose rare en Chine, mais Jacky a vécu en France plusieurs années, à Annecy, travaillant comme assistant d’un photographe avec qui il parcourut le monde pour publier un très bel ouvrage photographique –, Jacky nous emmena tous les quatre à Xinjiezhen, afin que nous puissions découvrir l’ambiance d’un marché local. L’occasion de voir et de goûter les spécialités locales mais aussi de rencontrer les vendeurs et badauds issus des différentes ethnies peuplant les rizières, Hani, Yi – l’ethnie de Jacky –, Dai, Miao, Zhuang et Yao.

C’était un chatoyant mélange de couleurs offert par les beaux vêtements traditionnels – les femmes de chaque ethnie ont une tenue spécifique – et les produits vendus – légumes, viande, poisson, condiments, épices, tabac, alcool – mais aussi un concentré d’odeurs difficilement supportable quand on est malade – je n’étais toujours pas débarrassé des effets de cette foutue glace de Kunming… Le « point d’orgue » de cette visite fut sans aucun doute quand nous assistâmes, au bout d’une allée, à la caramélisation au chalumeau d’un chien…

Nous parcourûmes longuement le marché, où Remco et Jie avaient décidé d’acheter de quoi préparer un bon dîner, avant de flâner un peu dans le centre-ville, étonnamment moderne pour une petite ville construite au sommet des terrasses – toujours le « miracle » chinois.

Nous prîmes notre déjeuner avec Jacky dans un petit village sur le chemin du retour, puis il nous déposa en route afin que nous puissions nous balader au milieu des rizières. La promenade fut délicieuse, mais elle aurait pu mal se terminer : le sentier en pierres lisses et humides était terriblement glissant et je m’offris un « soleil » plus impressionnant que douloureux mais qui aurait pu être fatal à mon appareil photo – que j’avais au poing – si je n’avais pas eu le bon réflexe en tombant… Le point de vue que nous découvrîmes à la fin de la courte randonnée valait bien cette frayeur. Après avoir attrapé un minibus local, nous regagnâmes la pension, où une nouvelle soirée sympathique nous attendait.

La veille, nous avions la pension « pour nous » ou presque, puisqu’il n’y avait que Jean, Martine et nous quatre. Ambiance très différente cette deuxième soirée : un groupe d’une dizaine de Français – deux familles qui voyageaient ensemble – était arrivé dans la journée ainsi qu’une autre famille française de quatre personnes. Au milieu de tous ces Français, il y avait une « pauvre » Chinoise avec son fils.

Jie et Remco nous préparèrent un succulent repas – que j’eus encore un peu de mal à apprécier – que nous prîmes sur la terrasse, avant de laisser la place à mes compatriotes, qui firent une belle et joyeuse tablée. Avec Remco et Jie, nous allâmes nous détendre près d’eux, dans les chaises à bascule. Nous discutâmes un long moment avec les enfants de nos compagnons, échangeant des anecdotes de voyage et riant de bon cœur tous ensemble.

Dernières heures en Chine

Le troisième jour, nous avions décidé de faire une longue marche au milieu des terrasses qui descendaient depuis notre village. La première partie fut plutôt facile : nous rejoignîmes par la route un village voisin dans lequel nous mangeâmes une soupe dans une petite gargote en terre battue. Le lieu – à l’hygiène douteuse – ni la soupe n’avaient rien d’exceptionnels – c’était tout de même très bon, on a tendance à devenir exigeant en Chine –, mais ce déjeuner me sembla princier car j’avais enfin retrouvé l’appétit. Quel bonheur ! La fin d’une longue galère qui me gâcha un peu notre dernière semaine en Chine, où la gastronomie est un des grands plaisirs.

L’après-midi commença tranquillement avec une courte promenade et un peu de détente autour du village où nous avions mangé. Puis nous entamâmes la montée jusqu’à notre village. Le paysage était superbe mais nous fûmes vite perdus au milieu de ce labyrinthe de terrasses traversées par de petits sentiers escarpés.

De quoi prendre conscience encore un peu plus du génie déployé par les Hani au cours des siècles pour produire cette œuvre titanesque. Merveilleuse folie que de cultiver du riz dans les montagnes, à 1800 mètres d’altitude, reproduisant lentement, par étages, les conditions des plaines humides. Comme à Longsheng (voir ici) lors de notre précédent voyage en Chine, nous étions sous le charme de ces audacieuses terrasses portant haut le génie humain.

Après moult hésitations, nous sortîmes enfin de ce désert vert. Presque à regret, tant l’endroit était plaisant pour se perdre. Nous fûmes néanmoins contents de retrouver notre village, fatigués par la longue montée effectuée sous le soleil. Nous allâmes nous y promener avec Katya, pour profiter pleinement de notre dernière journée dans ce lieu magique, puisque le lendemain matin nous devions partir pour le Vietnam.

Nous y rencontrâmes une famille de Néo-zélandais, qui étaient arrivés dans la journée chez Jacky. Nous apprîmes qu’ils partaient eux aussi le lendemain pour le Vietnam et que Jacky leur avait dit qu’il pouvait nous trouver un minibus « privé » pour nous y emmener si nous étions suffisamment nombreux pour partager les frais.

Le soir, nous prîmes encore notre repas sur la terrasse, tard car la pension était désormais pleine à craquer. Remco et Jie, fatigués par la balade, avaient dîné plus tôt que nous et partirent se reposer assez vite. Nous nous saluâmes chaleureusement ; nous avions passé ensemble de très beaux moments. Sans eux, je ne sais pas comment nous aurions fait pour arriver jusque-là. Nous apprîmes beaucoup de choses à leur contact. Jie, adorable, nous traita comme ses invités – trop parfois car il était difficile de payer quelque chose – et Remco nous raconta beaucoup d’anecdotes passionnantes sur sa vie d’Occidental en Chine.

Un peu mélancoliques de devoir quitter nos amis et la Chine, nous allâmes retrouver la famille néo-zélandaise dans la salle commune afin de tenter d’organiser notre voyage du lendemain. Nous apprîmes qu’un jeune couple – le garçon était néerlandais et la fille franco-chinoise – voulait se joindre à nous également. C’était parfait, nous étions désormais sept, et nous pouvions louer un véhicule privé pour un prix raisonnable – quelle chance de pouvoir éviter le bus public, lent et souvent inconfortable. Nous en avertîmes Jacky, qui nous apprit qu’il serait en fait notre chauffeur. Tout le monde était gagnant visiblement. De quoi envisager une entrée au Vietnam « en douceur ».

Ainsi s’achevait notre séjour en Chine, dans le Yunnan, première partie de notre voyage. Quelque part au milieu des nuages, dans un paradis vert où nous nous promîmes de revenir – en mars – quand les rizières encore vierges, se changent en milliers de miroirs à faire pâlir les rois d’envie.