La pluie à la carte

« Enfin » la saison des pluies : une journée de pluie continue ou presque. Heureuse coïncidence puisque cette journée fut une journée de transit, où nous prîmes d’abord un bus de Shangri-La à Lijiang, puis de Lijiang à Dali. Malgré le manque de confort et la dangerosité de la route jusqu’à Lijiang – nous fûmes bloqués un long moment dans la montagne car un minibus avait fait une sortie de piste suite à un accrochage dans un virage, qui à quelques mètres près aurait pu le précipiter dans le ravin – le voyage se passa plutôt bien jusqu’à notre arrivée à Dali.

Une fois arrivés, nous nous retrouvâmes au milieu d’un carrefour avec « armes et bagages » sous une pluie battante. Nous avions oublié de noter l’adresse de notre hostel. Nous restâmes donc un peu idiots à nous demander que faire et où aller. Heureusement, une fois de plus, un jeune Chinois qui parlait un peu anglais – et qui attendait un taxi avec deux amis – nous aida et nous invita à monter avec eux. Nous partîmes donc à la recherche de notre établissement. Après avoir un peu tourné, j’aperçus soudain le nom – Lily Pad – sur un panneau. Un vrai soulagement. Nous arrivâmes si fatigués de cette journée de bus que nous mangeâmes rapidement et allâmes nous enfermer dans notre agréable chambre à l’abri de la pluie.

Dali et tout son monde

Le lendemain, nous partîmes de bonne heure à la découverte de la vieille ville. Notre première impression fut assez négative. Moins belle que Lijiang et « saturée » d’Occidentaux, qui semblent se croire plus intelligents que les groupes de touristes chinois car ils circulent à bicyclette et sirotent des bières à la terrasse de cafés branchés. Nous réussîmes à « respirer » un peu en prenant de la hauteur dans les tours et les portes de la ville puis sur le vieux rempart, que les touristes – chinois et occidentaux – boudent également, préférant dépenser leur argent dans les petites échoppes de la ville plutôt que dans les visites culturelles. Il y aurait beaucoup à dire sur ces hordes de routards qui parcourent le monde sac au dos uniquement pour poser leurs fesses dans les cafés des lieux « où il faut être »… Une jeune femme argentine m’interrogeait récemment : « beaucoup de gens disent qu’il faut prendre le transsibérien ». Il faut… Etrange vue. Pourquoi le faudrait-il ? Je crois que pour beaucoup, voyager revient à pisser sur un mur comme un chien. « J’étais là. Je l’ai fait. »

Pour le déjeuner, nous fîmes une pause dans une des nombreuses petites cantines hui de la ville. Les Hui, Chinois musulmans, sont les descendants des mercenaires recrutés en Asie centrale par les Yuans, dynastie mongole qui assura l’unification de la Chine et notamment le rattachement du Yunnan à celle-ci. Au milieu du XIXe siècle, les Hui se révoltèrent et fondèrent l’éphémère sultanat de Dali.

L’après-midi, nous abandonnâmes Dali et sa foule pour rejoindre le village de Zhoucheng, au nord de Dali, tout près du lac Erhai. Notre guide de voyage l’introduisait ainsi : « difficile de ne pas succomber au charme rural de la place centrale… » Pour le côté rural, il n’y avait aucun doute. Le marché coloré et odorant qui s’y tenait à l’abri de deux très vieux arbres excita mon œil de photographe. Je retenais pourtant un peu mon ardeur, car nous nous sentions un peu mal à l’aise au milieu de ces villageois qui nous regardaient du coin de l’œil. Plutôt que la place et les ruelles qu’on nous avait peintes comme des curiosités, je crois que les vraies curiosités, c’était nous.

Avec ce sentiment d’être « un cheveu dans la soupe », nous quittâmes la place pour retrouver un peu de discrétion dans les ruelles, accompagnés de vendeuses de broderies et de tissus, qui ne nous lâchèrent pas jusqu’à ce que nous « visitâmes » leur fabrique et leur achetâmes un petit souvenir.

Enfin seuls, nous montâmes au hasard des ruelles jusqu’au sommet du village, en haut duquel des petites cultures en terrasse offraient un joli point de vue sur le lac. Peu convaincus par le « charme » du village et toujours un peu dérangés par notre statut de « bête curieuse », nous décidâmes de revenir à Dali. Le soir, nous allâmes déguster un très bon poisson accompagné d’une bière locale dans un des restaurants baï – l’ethnie dominante de la ville – de Renmin Lu, devant lesquels de nombreuses bassines exhibent les aliments qui peuvent être préparés à la demande.

Dans nos cœurs

La montagne ou le lac ? Tel était notre dilemme du jour suivant. Le matin, nous rejoignîmes en bus le lac Erhai, une grande « oreille » de 42 kilomètres de long pour 6 kilomètres de large. Le lac, entouré de montagnes, est très beau mais le prix qu’on nous demanda pour rejoindre l’autre rive était scandaleux. Nous nous contentâmes donc d’une courte marche le long du lac afin d’en profiter un peu puis nous retournâmes manger rapidement à Dali avant de prendre la direction des monts Cangshan, culminant à 4000 mètres, plus de 2000 mètres au-dessus de la ville et du lac.

Sage décision, car d’une part les quelques touristes que nous avons croisés ensuite et qui s’étaient rendus sur l’autre rive du lac nous firent part de leur déception, et d’autre part le moment passé là-haut, sur les flancs de la montagne, fut délicieux et changea radicalement notre image de Dali et de sa région.

Nous montâmes en télécabine jusqu’à un petit sentier sur lequel nous serpentâmes dix kilomètres. La balade fut magnifique. Arbres aux fleurs délicates, cascades et points de vue époustouflants sur le lac et ses rives agrémentèrent au mieux notre marche. Plaisir solitaire, ou presque, car nous ne croisâmes que quelques âmes qui comme nous semblaient s’être perdues ici. Ajoutons un brin de frissons causés par les hautes falaises desquelles des rochers menaçaient de tomber – comme l’indiquaient de fréquents panneaux de mise en garde, nullement exagérée au regard des nombreux dégâts causés par les éboulements sur le sentier asphalté et sur la barrière séparant du ravin.

Alors que le soleil déclinait nettement derrière les monts Cangshan, balayant le lac d’une lumière merveilleuse, nous arrivâmes au temple Zhonge Si, dernière étape avant de redescendre vers la ville. Dans un silence absolu, nous visitâmes avec bonheur ce très joli temple. Le temple, la montagne, le lac et ses rives baignées de lumière : tout était à nous, rien qu’à nous.

Après avoir descendu quelques escaliers, nous rencontrâmes enfin quelqu’un. Le temple, dans sa partie basse, était occupé par des fermiers – ils devaient faire aussi office de gardiens – qui tenaient là un petit café pour les touristes. Ils nous invitèrent donc à regarder leur menu, ce que nous refusâmes puisque nous avions prévu de manger à Dali pour notre dernier soir. Nous allâmes nous poser un peu dans une jolie allée couverte construite face au lac.