La ville des découvertes et de tous les plaisirs

 

Comme souvent, notre première mission fut de trouver un hébergement. J’avais coché le nom d’un établissement – Yangshuo 11 Youth Hostel - dont j’avais lu une réclame – « la plus belle vue sur la ville » – dans notre hostel précédent. La vue depuis le toit ainsi que de notre chambre s’avérèrent à la hauteur de la publicité. L’établissement était moderne et agréable mais peu chaleureux : l’ambiance y était très calme si l’on compare aux autres pensions du quartier – ce qui ne fut pas pour nous déplaire.

Notre deuxième mission fut de tenter d’organiser un peu notre séjour. Jusque-là, nous avions plutôt bien tenu notre budget, aussi pouvions-nous nous relâcher un peu à Yangshuo, où presque toutes les possibilités de plaisirs et de découvertes s’offrent aux voyageurs. Cette petite ville est devenue une sorte d’eldorado des touristes – que d’étrangers ! –, qui se massent dans ses petites rues animées.

Parmi les « must » de Yangshuo, on peut citer les balades à vélo au milieu des rizières, les descentes en rafting, les croisières, les randonnées le long de la rivière, les grottes, les bains de boue, les sources d’eau chaude, un fameux spectacle son et lumière chorégraphié par le responsable des JO de Pékin, la pêche au cormoran, les cours de cuisine, et tant d’autres choses…

Nous décidâmes de louer des vélos le lendemain et de partir « à la campagne » pour y passer une nuit. Après cela nous reviendrions à Yangshuo, où nous passerions encore deux nuits, ce qui nous laissait beaucoup de possibilités.

En attendant, la journée n’était pas encore finie et nous comptions bien en profiter. Notre troisième et dernière mission du jour fut donc de nous rendre à la colline de la Lune (Yueliang Shan) en minibus, en suivant les indications du personnel de l’hostel.

 

On a marché sur la lune (Moon Hill)

 

Après avoir quitté la ville, le minibus poursuivit sa route pendant quelques kilomètres au milieu de magnifiques montagnes au pied desquelles s’étendaient des rizières et autres cultures. Le chauffeur, à qui nous avions montré où nous voulions aller, marqua un arrêt et nous invita à descendre. Nous commencions à nous demander si nous étions au bon endroit lorsque nous découvrîmes, en levant les yeux sur notre droite, la montagne avec son trou en forme de lune. L’heure était déjà bien avancée, aussi nous nous empressâmes d’acheter nos billets d’entrée et commençâmes sans tarder l’ascension des 1250 marches qui conduisent jusqu’à l’étonnante ouverture astrale.

La montée fut difficile d’autant que l’air était chaud et humide. Nos efforts furent néanmoins largement récompensés par la vue qui s’offrit à nous lorsque nous atteignîmes l’imposante percée. Nous passâmes à travers la montagne, puis nous descendîmes pour remonter plus dur encore ; peu après nous arrivâmes au bout du chemin, à un petit observatoire qui permettait de voir la vallée à travers l’ouverture lunaire. Nous restâmes longtemps à admirer ce prodigieux phénomène, magnifié par la lumière de fin d’après-midi. Assez pour voir défiler les quelques touristes qui s’aventuraient jusque-là : nous conversâmes notamment avec un sympathique couple d’Espagnols puis nous fîmes la connaissance d’un jeune français travaillant à Shanghai, qui profitait des vacances pour voyager en Chine avec sa famille.

Alors que nous étions en pleine discussion, une vieille femme chinoise qui vendait des boissons vint se joindre à nous. Nous lui achetâmes quelques produits et la conversation s’engagea avec le jeune français, qui parlait un peu chinois. La femme nous invita à aller au sommet de la colline de la lune – « sur la lune » en quelque sorte – pour jouir du coucher de soleil. Elle nous montra un chemin – interdit – qui conduisait au sommet. Un peu hésitant au début, elle nous encouragea si bien que nous partîmes tous les trois – le jeune Français, Katya et moi – vers le sommet.

Après une montée courte mais abrupte au milieu d’arbustes tordus, nous gagnâmes le sommet, en haut duquel il y avait une vue époustouflante sur la vallée et les pics environnants.

Nous y rencontrâmes un jeune Américain qui attendait le coucher de soleil au sommet – sans doute était-il déçu que nous vînmes troubler ses rêveries de promeneur solitaire mais il ne montra rien.

 

Des escargots et une nuit de délice

 

Nous profitâmes intensément de ces minutes magiques passées « sur la lune », tout près des étoiles, à contempler les pics du Guangxi, qui semblaient se dresser à l’infini comme les remparts d’un monde irréel.

Lorsque nous redescendîmes, nous étions les derniers dans le parc. Nous ne rencontrâmes que la vieille marchande, qui nous attendait pour redescendre les longs escaliers qui menaient à l’entrée. La nuit s’installait doucement et, à l’abri des arbres, il fallut redoubler d’attention pour ne pas manquer une marche.

Nous pensions que le retour à Yangshuo serait aisé, mais nous dûmes patienter un bon moment au bord de la route avant de trouver un moyen de regagner la ville.

Le soir, nous goûtâmes à l’animation nocturne de la ville et surtout à une délicieuse spécialité locale, les escargots de rivière préparés avec du gingembre : de loin les meilleurs escargots de ma vie !

 

Un voyage à vélo mal embarqué

 

En début de matinée, nous allâmes louer deux vélos – il fallut négocier un peu afin d’obtenir deux vélos modernes au même prix que les « antiquités » qu’on nous proposait – pour les deux jours à venir. Après avoir avalé un petit déjeuner – une soupe de nouilles épicée – et acheté des bouteilles d’eau, nous prîmes la direction de la rivière Yulong. Du moins le croyions nous… La rivière n’apparaissait toujours pas et la ville n’en finissait pas. Après une demi-heure, je compris que nous étions sur la route qui conduisait à Baisha – la route « fréquentée, bruyante et poussiéreuse » que notre guide conseillait fermement d’éviter… La route menait au site de Shangri-la, dont j’avais vu une jolie photo sur un dépliant, et plutôt que de rebrousser chemin nous décidâmes de pousser jusque-là, espérant y trouver un moyen de rejoindre la rivière – qui s’écoulait à quelques kilomètres parallèlement à la route.

La fréquentation, le bruit et la poussière furent au rendez-vous ; toutes les trente secondes nous étions frôlés par un  lourd semi-remorque « américain » ou un car chargé de touristes. Nous passâmes un péage, où on ne prêta guère attention à nous. Personne ne semblait se demander ce que faisaient ces deux cyclistes étrangers sur une route aussi passante et dangereuse.

Après plusieurs kilomètres, nous fûmes heureux d’apercevoir le panneau « Baisha », confirmant que nous étions bien là où nous pensions. Nous traversâmes la ville et poursuivîmes jusqu’à Shangri-la, sans trop savoir ce que nous allions y trouver. Nous roulâmes donc encore plusieurs kilomètres sur cette route inconfortable.

Enfin nous arrivâmes au site susnommé. Arrêtés devant les caisses du site, nous nous interrogions sur la pertinence d’une visite – au regard du prix élevé – lorsque des habitants vinrent nous trouver pour nous dissuader de la visite. Heureusement nous les écoutâmes – nous apprîmes plus tard que le site était une sorte de parc « ethnologique » à la Disney pour les touristes, totalement artificiel et ennuyeux – et décidâmes d’emprunter une route qui longeait le site afin de gagner la rivière. Hélas, aucune voie ne nous sembla sûre et nous comprîmes qu’il valait mieux rebrousser chemin jusqu’à Baisha en reprenant la route sur laquelle nous avions pourtant déjà assez peiné. Les quelques photos que je pris du site de Shangri-la estompèrent un peu le regret d’avoir poussé jusque-là.

Nous rendîmes le retour à Baisha moins pénible en nous octroyant une pause durant laquelle nous testâmes un « pomélo », ou « vrai » pamplemousse – gros agrume peu juteux d’une trentaine de centimètres – que les Chinois vendent au bord de la route.

Peu après, nous étions de retour Baisha, où nous nous accordâmes une nouvelle pause dans une « boulangerie » chinoise, où nous prîmes notre « déjeuner » – d’étranges sandwichs.

 

La rivière Yulong et le pont du Dragon

 

Après notre long détour et toutes ces pauses, nous commencions à nous demander si nous verrions un jour la rivière, si proche et si lointaine. Lorsque nous l’aperçûmes enfin, nous goûtâmes pleinement sa beauté. Nous franchîmes le vieux pont du Dragon (Yulong Qiao), construit en 1412, et nous nous lançâmes enfin à la découverte de la rivière Yulong et de ses berges enchanteresses où surgissent par endroits de petits villages agricoles.

Nous étions en début d’après-midi ; il faisait très chaud. Si chaud que la balade, la plupart du temps en plein soleil, devint éprouvante. Pour ajouter à cela, nous nous égarâmes au début de notre parcours – en compagnie d’une famille d’Anglais – à cause de travaux qui nous obligèrent à faire plusieurs détours. Le temps pour nous de comprendre que nous avions eu raison d’insister pour avoir des VTT modernes, car nos compagnons anglais, qui n’avaient pas cette chance, peinaient franchement sur les sentiers défoncés – une jeune fille tomba même deux fois à cause de son guidon, dont la fixation était cassée…

Une fois que nous fûmes sur le bon chemin, nous pûmes apprécier les paysages grandioses qui défilaient lentement sous nos yeux. Gagnés par la quiétude du lieu, nous sentîmes grandir en nous l’envie de ralentir et de nous arrêter pour jouir pleinement de l’instant.

Nous fîmes un premier arrêt le long de la rivière, parfois difficile à atteindre, chaque mètre carré la séparant du chemin étant exploité pour la culture. Il fut surtout pénible d’amener nos vélos jusque-là mais nos efforts furent récompensés par la beauté des berges reliées par un gué en arc de cercle, duquel la rivière descendait en cascade.

L’âme de plus en plus alanguie par ce décor de rêve, nous fîmes une nouvelle étape dans un petit pâturage, où nous nous abandonnâmes à une courte sieste.

 

Sous le charme des rizières et de l’Ecofarm

 

La sieste ne put effacer ni la fatigue ni la chaleur, et nous décidâmes de rechercher un hébergement afin de nous reposer. Nous roulâmes encore un bon moment jusqu’à ce que le chemin se courbe et termine en impasse devant la rivière, sans pont ni gué. Il y avait en revanche quelques embarcations touristiques destinées à la descente de la rivière en rafting. Plutôt que de rebrousser chemin – et de repartir pour un long trajet –, nous demandâmes à ce que l’on nous fasse traverser avec nos vélos moyennant finance.

De l’autre côté, nous trouvâmes bien vite une pancarte « Ecofarm », dont la réclame nous sembla bien attirante. Cinq minutes plus tard, nous avions loué une merveilleuse chambre pour la nuit, dont la baie vitrée et le balcon donnaient sur le potager qui entourait la haute bâtisse et sur la vallée qui s’étirait derrière.

Après un bon repos et un rafraîchissement dans le jardin, nous reprîmes la direction de la rivière, marchant au milieu des rizières dans lesquelles les montagnes se reflétaient. Balade merveilleuse de fin d’après-midi durant laquelle nous ne croisâmes que les paysans qui y travaillaient.

Nous nous posâmes au calme, le long de la rivière, près d’un gué, où nous pûmes nous baigner – malgré les nombreuses sangsues que nous avions vues dans les rizières – et surtout assister au passage du gué par les paysans et leurs bêtes de somme qui revenaient de leur journée de travail avant la tombée de la nuit. Instants magiques rendus plus beaux encore par la douce lumière du soleil parti mourir, lentement, derrière les monts effilés.

Le sentiment de paix né de ce moment d’extase ne nous quitta pas du soir, et nous nous régalâmes d’un délicieux repas – légumes frais du jardin notamment – avant de finir la soirée sur la terrasse devant l’hôtel à discuter avec Peter, l’adorable patron, et une touriste chinoise, en dégustant une infusion locale à l’arrière-goût subtil. La conversation fut très enrichissante, sans tabous ni retenue ; très loin des stéréotypes – négatifs – entretenus sur la Chine et les Chinois.

Nous nous endormîmes avec bonheur, ponctuant notre plus belle journée du voyage.

 

Grottes, bain de boue et sources d’eau chaude

 

La matinée commença très tranquillement par un petit-déjeuner dans notre chambre avant une balade à pieds dans les modestes villages environnants. Avant de reprendre nos bicyclettes, nous nous offrîmes un dernier repas « à la ferme », toujours aussi réussi.

La balade à vélo ne fut pas aussi agréable que la veille. La route sur laquelle nous roulions était prise d’assaut par les bus de touristes chinois venant descendre la rivière en rafting.

Une heure plus tard, nous avions rejoint la route menant à Yangshuo, sur laquelle nous fîmes une nouvelle étape : une grotte connue pour ses sources d’eau chaude et ses bains de boue. Autant dire que cette visite ne nous a guère comblés : le bain de boue, c’est pas notre truc, et les sources d’eau chaude ressemblaient plus à un bouillon de culture ; finalement, les grottes, leurs stalagmites, leurs stalactites – surtout leur éclairage psychédélique – étaient ce qu’il y avait de plus intéressant mais ne justifiaient pas la visite.

 

Impressionnant spectacle Sanjie Liu

 

De retour à Yangshuo, nous allâmes acheter deux billets pour le son et lumière Impression, Sanjie Liu. Le soir, après notre repas, l’employé de l’agence où nous avions les billets nous conduisit jusqu’à un minibus, dans lequel nous fîmes la connaissance d’un sympathique couple, qui nous dispensa de nombreux conseils et nous offrit un paquet de « gâteaux » pour le spectacle.

Le spectacle – pour lequel je n’avais aucun enthousiasme a priori – fut époustouflant. La mise en scène de ces centaines de figurants sur la rivière avec les pics illuminés en arrière-plan était sublime. Dommage que le spectacle fût gâché en partie par le public : les Chinois se levaient et s’asseyaient sans cesse, parlaient si fort qu’ils couvraient parfois la musique, jouaient aux cartes, mangeaient, certains mêmes, allongés sur plusieurs sièges, dormaient sans aucune gêne… Une bonne leçon de patience pour moi qui ne supporte pas le cinéma à cause du bruit de mes voisins !

Il fallut encore supporter la cohue à la fin du spectacle, retrouver notre bus et nous pûmes regagner le centre de Yangshuo, où nous fîmes un dernier tour avant d'aller nous reposer après cette longue journée.

 

Cours de cuisine chinoise et Xilang Shan

 

Le réveil fut matinal, encore une fois. Cette fois, nous avions prévu de prendre des cours de cuisine chinoise – du Guangxi – et nous avions rendez-vous dans le centre-ville pour aller visiter le marché avec notre accompagnatrice, afin d’apprendre où et comment trouver les aliments dont nous avions besoin – ce fut aussi l’occasion de voir de voir des serpents, des insectes et même des carcasses de chien coupées en deux dans le sens de la longueur…

Heureusement le menu que nous allions apprendre à préparer était beaucoup plus appétissant. On nous conduisit dans une belle maison près de la rivière où un bâtiment avait été transformé en grand atelier de cuisine. Nous passâmes un long et bon moment, en compagnie d’un groupe d’Australiens et d’une jeune Néo-zélandaise, à confectionner – et à déguster – de savoureux plats et retînmes une phrase essentielle pour tout cuisinier « chinois » : « No smoking, no cooking ! » – l’huile dans la poêle doit impérativement fumer avant de mettre les aliments à cuire.

L’après-midi, nous fîmes un peu de shopping dans la ville et allâmes visiter le parc Yangshuo, où nous fîmes la courte ascension du Xilang Shan, en haut duquel nous rencontrâmes un couple de touristes retraités, ravis de croiser deux étrangers – à voir leurs visages, c’était le sommet de leur voyage. Hélas la conversation fut impossible et quand nous essayâmes de mimer – l’avion par exemple – ils riaient de bon cœur mais ne comprenaient rien… Qu’importe, l’émotion était forte et c’est bien là l’essentiel.

 

Katya et le pickpocket

 

Le soir nous reprîmes un bus pour Guilin, où nous devions prendre un train de nuit pour Guangzhou (Canton). Avant le départ du train, nous avions du temps à tuer, l’occasion de tester un nouveau restaurant. Et aussi pour moi de voir combien Katya était courageuse : alors que nous marchions avec nos gros sacs dans la rue, à un coin de rue, elle me fit arrêter et repartit en arrière en courant. Je restai interdit et l’observai bousculer un jeune homme qui suivait une femme portant un bébé. Celui-ci, tout aussi étonné que moi, fit demi-tour aussitôt sans rien dire et fila rapidement. Je vis Katya montrer quelque chose à la femme que le fuyard avait suivie. Celle-ci, d’abord abasourdie, lui fit bientôt un grand sourire. Quand Katya vint me rejoindre, elle m’expliqua que, quand nous les avions croisés, elle avait compris que cet homme se préparait à voler le portefeuille de la jeune femme dans le sac à main qui pendait derrière elle. Je n’avais rien compris ; tout était allé trop vite. Je regardai Katya avec admiration et crainte – la réaction du voleur aurait pu être violente – et lui fit promettre de me prévenir la prochaine fois.

La nuit dans le train fut calme. Aucune rencontre, aucun problème. Nous filâmes tranquillement vers notre dernière étape du voyage : Canton, la géante du sud.