La gare routière d’une « petite » ville chinoise sans âme

 

Notre départ de Fenghuang fut plus mouvementé que prévu : impossible de trouver la gare routière ! Nous dûmes interroger quelques personnes à l’aide de notre guide de voyage pour la trouver enfin, cachée derrière un bloc d’immeubles.

Le voyage jusqu’à Huaihua se déroula sans encombres. Nous arrivâmes en fin d’après-midi dans une petite ville (130000 habitants) sans âme construite autour d’un nœud ferroviaire.

Au milieu d’un grand boulevard, le chauffeur de l’autocar ouvrit soudain les portes, et tout le monde descendit. Rien autour qui ne ressemblait à une gare routière. Comprenant que nous serions totalement perdus si nous descendions du bus, nous tentâmes d’expliquer à notre chauffeur que nous souhaitions continuer notre voyage vers le sud jusqu’à Longsheng. Après avoir regardé notre guide, il nous invita à nous rasseoir. Nous eûmes droit à un petit supplément de visite de Huaihua jusqu’à la gare routière, où il nous déposa gentiment.

Pas vraiment emballés à l’idée de nous éterniser dans cette ville, nous allâmes aussitôt nous renseigner sur les liaisons pour Longsheng. Nous trouvâmes deux billets dans un autocar de nuit qui partait une heure et demie plus tard. Le temps d’aller rechercher sous la chaleur une petite taverne locale où trouver de quoi manger.

Quand nous fûmes de retour à la gare routière, nous eûmes deux surprises : notre bus était un bus-couchettes – transport que nous n’avions jamais emprunté jusque-là – dans lequel nous fîmes la connaissance d’un couple de Suisses, partis pour une longue traversée de la Chine.

Alors que le car stationnait toujours sur le parking de la gare, Katya s’énerva après un passager qui avait allumé sa cigarette sans juger utile de descendre pour fumer, confirmant la réputation de fumeurs invétérés des Chinois. Je me souvenais en souriant de mon premier séjour en Chine, où une expérience similaire nous était arrivée à mon cousin et à moi (voir Huang Shan)...

 

Découverte du bus couchette et banquet improvisé

 

Je perdis mon sourire dès que le bus démarra : les couchettes « anatomiques » étaient prévues pour un Chinois moyen, c’est-à-dire une personne petite, vu de chez nous. J’« encastrai » donc mes jambes sous la couchette de Katya – le dos des couchettes est incurvé de manière à laisser passer dessous les jambes du passager suivant –, qui était devant moi. Impossible de bouger ; pas de place pour « sécuriser » mon sac à dos – plutôt embêtant vu ce qu’il y avait dedans ; et pire encore les cahots de la route qui résonnaient sans cesse dans mon dos. Totalement insupportable. Je n’avais plus qu’un rêve : un siège vertical.

N’y tenant plus, je décidai de m’asseoir de côté sur ma couchette, les jambes dans le couloir du bus. Mon voisin de droite en profita pour engager la conversation en anglais. Le jeune homme, qui semblait détester ce car encore plus que moi, m’expliqua qu’il empruntait très fréquemment cette ligne : sa femme, ses enfants, sa famille, vivaient à Huaihua mais il travaillait à Guilin, terminus de notre « cercueil » à roues.

Nous conversâmes ainsi un long moment. Puis le car marqua un arrêt toilettes – infectes, comme souvent en Chine – et ravitaillement. Nous étions prêts retourner dans le car quand mon voisin de couchette nous invita à le suivre dans une bâtisse peu engageante, qui faisait office de restaurant. Nous n’avions pas prévu de manger – nous avions déjà avalé un repas à Huaihua – et le lieu ne poussait pas vraiment à la consommation. « Vous êtes mes invités ! choisissez ce que vous voulez », nous dit-il tout heureux. Impossible de refuser. Puisque le menu ne nous était d’aucun secours, on nous invita à rentrer dans la cuisine, qui était pour le moins sommaire. A l’aide de notre sympathique compagnon de voyage, nous commandâmes un peu de légumes et un plat de viande.

Quelques minutes plus tard, nous étions installés dans la salle à manger, les plats au centre de la table, où chacun piochait à l’envi – comme le veut l'usage en Chine – sous le regard amusé des clients. Alors que l’état du bâtiment et l’hygiène douteuse de la cuisine nous faisaient craindre le pire, ce fut un de nos repas les plus savoureux. Quel bonheur !

J’aurais vraiment voulu prendre mon temps pour apprécier ces merveilleux plats, mais tous les passagers de notre car avaient déjà quitté le restaurant depuis longtemps, et je m’inquiétais du départ impromptu du car. Notre ami me rassura, m’expliquant qu’il avait l’habitude et que le car ne partirait pas sans nous. Je l’écoutai volontiers et me remit à manger avec plaisir. Peu après, retentit le klaxon du car, qui semblait moins patient que ce qu’en disait notre hôte. Cette fois, il devint plus sérieux et nous invita à finir au plus vite. Nous dûmes abandonner nos plats pour retourner affronter une nuit de torture mécanique – je parle pour moi, Katya ayant une capacité que j’envie à dormir quelles que soient les conditions.

 

Une longue nuit terminée dans un hôtel de passe

 

Non seulement le voyage fut long mais en plus il fut stressant car j’essayais de guetter notre arrivée à Longsheng, où le car devait faire un bref arrêt pour nous déposer. A ma demande, notre compagnon avait bien dit au chauffeur de nous prévenir quand nous y serions, mais je n’étais pas complètement rassuré.

Malgré l’inconfort des couchettes, je finis par sombrer dans un état de mi-sommeil. Soudain, en pleine nuit, je sentis que le car était arrêté et j’entendis la voix du chauffeur qui criait quelque chose. Il me sembla reconnaître « Longsheng ». Je réveillai Katya brutalement. Cinq minutes plus tard nous nous retrouvâmes seuls à un carrefour, près d’un pont, avec nos gros sacs.

Après un coup d’œil circulaire, nous aperçûmes un panneau « hotel » dans une rue qui remontait perpendiculairement à la rivière. N’ayant ni la force ni l’envie de chercher plus longtemps, nous nous y précipitâmes. Le réceptionniste nous proposa une grande chambre sans charme pour un prix défiant toute concurrence. En montant l’escalier, nous étions passés devant une porte entrouverte qui laissait entrevoir un bar à la lumière tamisée, qui avait tout l’air d’un repère de prostituées.

Notre chambre aurait pu être parfaite si nos fenêtres ne donnaient pas sur un carrefour bruyant et enfumé dès le petit matin. Comme il était difficile de dormir, nous fîmes contre fortune bon cœur et nous nous préparâmes pour aller visiter les fameuses rizières en terrasse du Dos du Dragon, raison de notre séjour à Longsheng.

 

Les cultures de riz en terrasse : un paysage à couper le souffle

 

Nous trouvâmes un minibus pour nous y conduire juste en face de l’hôtel. Une petite heure de voyage dans la campagne environnante ponctuée de nombreux arrêts, pendant lesquels les voyageurs montaient ou descendaient. Notre chauffeur et son épouse assuraient en même temps un service de livraison dans les petits villages.

Nous arrivâmes enfin sur un grand parking marquant l’entrée dans la zone protégée des rizières du Dos du Dragon. On nous fit payer un droit d’entrée – élevé – puis le bus reparti vers le village de Ping’an, terminus de notre minibus.

Lors de cette dernière ascension, le bus s’arrêta plusieurs fois pour emporter des habitants, notamment des femmes de la minorité yao, dont les cheveux, symbole de beauté, et la tenue colorée nous fascinèrent aussitôt. Celles-ci ne coupent leurs cheveux que deux fois au cours de leur vie (18 ans et 38 ans) si bien qu’ils peuvent atteindre deux mètres de long. Les femmes les enroulent alors en un élégant chignon sur le haut de leur crâne. 

Après avoir franchi un point de contrôle où il nous fallut montrer le billet que nous avions acheté auparavant, nous nous retrouvâmes sur une petite route qui montait en serpentant vers le village zhuang de Ping’an, datant de 600 ans. Au fur à et à mesure que nous montions par les escaliers et les ruelles, que se succédaient les échoppes pour touristes, les restaurants, les petites pensions, lentement apparaissaient les rizières. Soudain, à la sortie d’une ruelle escarpée, un panorama de rêve s’offrit à nous : nous dominions les pics du Dos du Dragon, sur le flanc desquels nous pouvions voir les rizières descendant en escalier jusque dans la vallée. Un spectacle saisissant. Que de travail, d’énergie, cette œuvre a dû coûter à ses ingénieux architectes qui se sont relayés sans cesse depuis le XIIIe siècle de notre ère !

Alors que les nuages s’amoncelaient autour de nous, nous gagnâmes en vitesse le sommet pour profiter de la vue et y prendre un déjeuner. Hélas la pluie s’invita et le restaurant « à la plus belle vue sur les terrasses » ne nous convainquit guère de rester plus longtemps. Nous redescendîmes un peu d’où nous venions pour trouver un restaurant à notre goût, où nous pourrions profiter des terrasses sans être gênés par la pluie.

Peu après nous nous installâmes à la terrasse d’un restaurant qui ouvrit spécialement la cuisine à notre arrivée. Nous venions de nous installer sous la bâche de la terrasse lorsque nous fîmes une rencontre incroyable : juste en contrebas, sur la petite allée qui conduisait au sommet, il y avait une femme que nous connaissions.

 

Un déjà-vu au milieu de la Chine

 

Cette rencontre nous ramenait deux mois en arrière, dans un train entre Moscou et Riga. Un plaskart où nous fîmes la connaissance d’une femme, Ludmila, et de sa mère retournant chez elles – leur « chez soi », une sorte d’espace soviétique irréel, au-delà de la Russie, en Lettonie, mais sans y être. La conversation avait été longue et sympathique. Ludmila nous avait alors expliqué que son fils était en Chine, à Pékin, où il étudiait le chinois. Enthousiastes, nous lui expliquâmes que nous projetions de partir deux mois plus tard en Chine. « Moi aussi » lança-t-elle.

Le jour de notre départ de Moscou pour Guangzhou, à notre grande surprise, alors que nous étions en train de nous présenter à la porte d’embarquement, nous entendîmes quelqu’un nous appeler. C’était Ludmila. Elle nous expliqua qu’elle allait embarquer peu après pour Pékin – au nord de la Chine, très loin de notre destination. Cette deuxième rencontre nous sembla improbable, et jamais nous n’aurions pu imaginer la recroiser encore en Chine – même si nous savions qu’elle projetait de voyager un peu avec son fils.

Pourtant elle était là sous nos yeux – « jamais deux sans trois », dit-on. Ce fut notre tour de l’appeler. Elle se retourna et son visage fut marqué d’une grande surprise puis d’une grande joie lorsqu’elle nous reconnut. Elle et son fils virent nous retrouver sur la terrasse, où nous bûmes ensemble un thé chaud. Le plaisir était grand ; les mots chaleureux et émouvants. Nous conversâmes un long moment. Ils purent se sécher avant de partir finir l’ascension, lorsque la pluie fut finie. Ils étaient venus en excursion express depuis Guilin et leur bus repartait une heure plus tard.

Passée cette émotion, nous avalâmes un délicieux repas – je me souviens encore avec bonheur de mon poulet sauce aigre-douce accompagné de riz cuit dans du bambou, une spécialité du coin.

 

Une journée au paradis

 

Profitant nous aussi de l’accalmie, nous repartîmes un peu plus tard vers le sommet. Cette fois, nous pûmes apprécier davantage le paysage. Arrivés là-haut, nous décidâmes de poursuivre notre route sur un sentier qui semblait serpenter sur les crêtes. Ce fut une de nos plus belles balades du voyage. Nous étions seuls – la plupart des touristes faisaient vite l’ascension et rebroussaient chemin aussitôt pour regagner le bus qui les attendait – au milieu des terrasses. Nous croisâmes seulement des paysans travaillant dans les rizières, qui loin d’être hostiles aux touristes nous saluaient à chaque fois avec gentillesse.

Après une boucle d’une heure, nous fûmes de retour dans le village, où nous flânâmes au hasard des ruelles. L’atmosphère y était merveilleuse. Beaucoup de touristes étaient déjà repartis et la douceur de la fin d’après-midi augurait d’une soirée romantique au milieu des rizières embrasées pas le soleil couchant. Malheureusement nous avions laissé nos sacs dans la chambre d’hôtel de Longsheng et nous ne nous étions pas acquittés de la nuit à venir. Longtemps je cherchais une solution pour rester, comprenant qu’une nuit dans ces paisibles montagnes serait un moment fort du voyage – contrairement à ce que laissait entendre notre guide de voyage.

Tentation et raison se livrèrent une lutte sans merci. Malheureusement la raison remporta la victoire ; une triste victoire, qui me pesa lourdement au moment de quitter le petit village. En redescendant jusqu’au poste de contrôle nous en profitâmes pour faire quelques courses. Il y eut bien un dernier petit bonheur au moment où nous nous arrêtâmes pour la seconde fois de la journée devant le stand d’une vendeuse yao à qui j’avais dit le matin « we will come back ! ». Elle nous regarda toute heureuse : « Gomba gomba ! » riait-elle, se rappelant mes paroles du matin. Pour son plus grand plaisir, nous lui achetâmes une belle broderie jaune dans le style régional. Enfin, nous franchîmes le pont couvert – construction typique du Guangxi – à l’entrée du village et prîmes place dans un minibus rempli de passagers.

 

Un dîner dans la nostalgie des rizières et de ses petits villages

 

Debout au milieu du bus, je me demandais en redescendant le long de la montagne comment nous avions pu repartir de ce lieu enchanteur. Mes pensées mélancoliques furent stoppées en même temps que le minibus, qui s’immobilisa à la sortie d’un virage. Le chauffeur et quelques hommes sortirent du bus avec empressement. Ce qui les intéressait tant et qui avait mérité un arrêt brutal, c’était un serpent. Les hommes l’attrapèrent et l’enfermèrent dans un sac qu’ils placèrent dans le coffre. J’étais heureux de n’avoir rien déposé dans le coffre…

De retour à Longsheng, nous retrouvâmes sans plaisir notre chambre donnant sur le carrefour bruyant. Puis nous partîmes à la recherche d’un restaurant. Ce fut beaucoup plus dur que prévu, mais l’heure que nous passâmes à la arpenter nous permit de découvrir une petite ville « normale » de Chine, avec ses boutiques, ses petits stands de rue et ses collectifs de danse en pleine rue – toujours impressionnant de voir des centaines de personnes dansant à l’unisson sur les places publiques.

Alors que nous commencions à désespérer, nous trouvâmes enfin, de l’autre côté de la rivière, le lieu sympa que nous cherchions pour nous changer les idées. Le long d’un quai, une dizaine de petits restaurants proposaient des mets qu’ils servaient sur des braseros. Pour oublier notre infortune, nous nous vengeâmes sur la nourriture et fîmes un vrai festin. Le lieu était finalement assez sympathique, la nourriture succulente, et nous passâmes tant bien que mal une bonne soirée, même si je dois avouer que cette nuit « ratée » dans les rizières en terrasse du Dos du Dragon constitue un de mes plus grands regrets de voyageur…