Rencontres et premier cours de chinois dans le train

 

Notre voyage en train jusqu’à Zhangjiajie fut le point de départ d’une belle série de rencontres, qui devait nous laisser quelques souvenirs impérissables.

Katya s’enthousiasma d’abord de la présence d’un thermos dans chaque cabine, qu’il suffisait de remplir une fois au samovar pour préparer le thé – à la différence des trains russes, où on multiplie les allers-retours, et des trains français, où les samovars sont inexistants…

Puis notre cabine s’agita : deux jeunes filles qui avaient remarqué notre présence – comme presque tout le wagon – vinrent rendre visite à un membre de leur famille qui partageait notre espace. Elles espéraient évidemment lier contact avec nous, ce qui advint peu après. Très vite, la cabine se remplit : enfants, oncles, tantes, voisins curieux… Tout ce petit monde prit place autour de nous jusque dans le couloir.

Une des deux jeunes filles parlait quelques mots d’anglais, ce qui permit d’amorcer la conversation : elles apprirent d’où nous venions – le plus important ! –, notre âge, où nous allions. Puis ce fut notre première leçon de chinois : les jeunes filles et les enfants, ravis, apprirent à Katya à compter jusqu’à dix. Une bonne partie du wagon défila pour entendre nos progrès. Grand moment que je regrette de ne pas avoir pu immortaliser par une vidéo, manquant de place sur mes cartes CF.

Les jeunes filles, qui étaient aller passer les fêtes en famille à Yichang, nous invitèrent à aller visiter la ville où elles vivent – Luxi, près de Dehang. Nous prîmes leur contact et les remerciâmes chaleureusement avant de quitter le train, qui venait d’arriver à Zhangjiajie.

 

Bloqués en ville sous la pluie

 

Il faisait déjà nuit. Notre idée était de rejoindre le village de Zhangjiajie Cun, perché à 600 mètres d’altitude, à l’entrée du parc de Wulingyuan. Nous espérions donc trouver, près de la gare, un minibus pour nous conduire là-haut. Après avoir tourné quelque temps sur le parvis de la gare sans trop comprendre où aller, nous demandâmes à une employée des services de transports publics de la ville où nous devions attendre. Elle nous montra un morceau de trottoir face à la gare routière. Nous commençâmes donc une longue attente sous la pluie.

Toujours pas de minibus et impossible de savoir si nous les attendions en vain. Seulement des taxis qui guettaient comme des prédateurs prêts à nous « saigner » – la somme demandée était très élevée ! – lorsque nous aurions perdu patience. Pour notre première soirée d’aventure, la situation n’était pas reluisante. C’est alors que trois jeunes filles, qui avaient dû sentir notre embarras, vinrent nous trouver. Elles parlaient un anglais très correct. Elles nous expliquèrent qu’il était tard et que le service de bus pour Wulingyuan devait être fini. Nous leur répondîmes que nous tenions vraiment à gagner l’entrée du parc ce soir-là, afin d’être plus au calme dans la montagne et surtout de pouvoir profiter du lieu tôt le matin. Elles décidèrent d’attendre avec nous, car, comme elles nous le dirent, elles « s’inquiétaient pour nous ».

Entre-temps, une femme était venue se joindre à nous. Elle confirma aux jeunes filles qu’il n’y avait plus de bus et expliqua qu’elle tenait un hôtel près d’ici, où elle proposa de nous emmener. Avec mon esprit tordu de Français – souvent utile en voyage, compte tenu des nombreux pièges dont sont victimes les touristes –, je pensai d’abord que, à la manière des taxis, elle attendait son heure pour nous « récupérer ». Nous décidâmes donc d’attendre encore un peu. Après un quart d’heure, la pluie, la fatigue, la nuit, les regards des taxis, tout cela finit par nous démotiver. Les jeunes filles nous rassurèrent aussi en nous disant que la femme leur semblait très gentille et que nous pouvions lui faire confiance ; enfin que le service de bus commençait tôt le matin et que nous pourrions rejoindre le parc le lendemain suffisamment tôt pour en profiter. Au désespoir des chauffeurs de taxis, nous acceptâmes donc de suivre la femme jusqu’à son hôtel. Nous remerciâmes bien fort nos trois jeunes anges gardiens – qui nous donnèrent leur contact et un parapluie pour nous protéger ! – et nous contournâmes la gare routière en empruntant une route en terre défoncée par la pluie et mal éclairée. Le quartier, qui avait des allures de terrain vague, n’était guère rassurant.

 

La Chine hors des sentiers battus

 

Dix minutes plus tard, nous arrivâmes dans une petite ruelle. La femme pénétra dans un de ces bâtiments chinois sans charme dont on ne peut dire s’ils sont modernes ou anciens. Dans l’entrée de la pension, il y avait une petite télé devant laquelle son mari était installé. Nous visitâmes la chambre, assez simple mais propre et pourvue d’une douche privée et même d’un ordinateur relié à Internet – une de nos demandes, car nous avion une affaire urgente à régler sur laquelle je reviendrai après. Pour le prix demandé, c’était du luxe !

Tout était parfait sauf que… nos hôtes ne parlaient pas un mot d’anglais. Commença donc une série de situations cocasses où il fallut mimer tout ce que nous voulions. L’enregistrement sur les registres de l’hôtel fut une première épreuve. Puis il fallut demander des serviettes, et plus difficile encore à ce que quelqu’un vînt nous configurer l’ordinateur pour que nous l’utilisions – quand nous l’allumâmes tout était en chinois, impossible de comprendre quoi que ce soit… Heureusement le fils de la patronne maîtrisait l’informatique et nous redonna la main en anglais.

Surtout restait la question du repas : nous étions affamés. La femme le comprit aussitôt et elle nous emmena juste à côté de chez elle, où il y avait une sorte de petit restaurant local. Nous entrâmes par la cuisine, largement ouverte sur la rue, où un cuisinier finissait tranquillement sa journée. Autant dire qu’il n’y avait aucun « english menu », et ce fut encore un moment savoureux que le choix de notre repas. Sachant que Katya est végétarienne, nous avions une contrainte supplémentaire. Le cuisinier résolu la question en nous ouvrant son frigo et en nous laissant le choix des mets. Nous jouâmes la sécurité pour Katya en commandant du riz sauté aux légumes – dans notre guide de voyage il y avait quelques mots traduits. Quant à moi, j’étais en appétit et je me prêtai au jeu de ce dîner « sur mesure » improvisé. Après de franches rigolades consécutives à l’imitation des animaux pour comprendre ce qu’il y avait dans les différents récipients, j’optai pour du poulet et des champignons qui me semblaient excellents. Toute la famille du cuisinier ainsi que les badauds du coin profitèrent de cette belle et amusante rencontre entre deux mondes, le temps d’un dîner improbable dans un lieu où nous n’aurions jamais dû nous rendre.

Que le hasard fit bien les choses ! Le repas, arrosé de Tsingtao, fut merveilleux : le riz de Katya  était succulent ; que dire de mon poulet aux champignons… ? Divin ! Dans cette petite « gargote » chinoise perdue dans une ruelle faisant dos à une gare routière, nous venions de faire de nouveau l’expérience de la richesse incroyable de la cuisine du pays du Milieu. Plus je voyage et plus je me rends compte que rares sont les pays qui ont développé cet art d’accommoder à l’infini – ou presque – les mets pour en faire des trésors de gastronomie. De ce que j’ai pu voir jusqu’à maintenant, sans porter offense aux autres cuisines – je parle de richesse de la cuisine et non de goût, lequel est une affaire personnelle –, je crois que cet art porté à la perfection n’existe qu’en France et en Chine.

Après avoir bien profité de notre repas, nous saluâmes nos hôtes, qui attendaient notre départ pour fermer le restaurant. Il fut alors temps de se reposer avant un nouveau réveil matinal.

 

Les monts Tianzi : un des plus beaux paysages chinois

 

Je me réveillai mal reposé. La nuit avait été fraîche : la pluie n’avait cessé de tomber et la fenêtre de notre chambre ne fermait qu’à moitié. Nous partîmes le plus vite possible vers la gare routière, où nous empruntâmes un minibus pour le parc de Wulingyuan.

Durant quarante minutes, nous montâmes peu à peu dans la montagne, marquant de nombreuses étapes pour déposer et prendre des passagers. Enfin nous arrivâmes dans le petit village de Zhangjiajie Cun, terminus du bus et une des entrées du parc classé au patrimoine mondial par l’Unesco. Nous achetâmes un plan du parc – qui avait l’air suffisamment grand pour se perdre –, de l’eau, et fîmes une petite étape gourmande – une succulente soupe de « raviolis » à un euro – dans une des nombreuses petites cantines de rue alignées jusqu’à l’entrée du parc.

Nous nous acquittâmes du droit d’entrée – très élevé – et pûmes enfin pénétrer dans ce lieu qui nous avait tant fait rêver en préparant le voyage. Au départ, nous avions envisagé de dormir une nuit sur place, mais le mauvais temps, qui semblait durablement installé sur le Hunan, nous en avait dissuadé. La nuit pluvieuse nous avait même quelques peu démoralisés avant de partir à l’assaut des pics des monts Tianzi. Puisque nous ne consacrerions qu’une journée au parc, nous choisîmes d’emprunter les télécabines pour accéder au premier sommet, le Huangshizhai (environ mille mètres d’altitude).

La montée fut rapide et vertigineuse. Arrivés au sommet, notre première – bonne – surprise fut de (re)trouver une lumière intense qui perçait la brume et réchauffait enfin l’atmosphère. Et que dire des paysages merveilleux – presque irréels – qui apparurent devant nous ? La magie du lieu gagna nos âmes. Bien que j’aie eu la chance de parcourir deux autres monts majeurs de Chine (le Hua Shan – voir Xian – et le Huang Shan), les pics de Wulingyuan me semblèrent plus beaux encore.

Nous décidâmes de faire le tour de ce premier sommet, lentement, profitant de chaque point de vue, où nous découvrions un nouveau panorama de rêve. Il nous fut bien difficile de redescendre tant le paysage, qui avait servi de base pour les décors du film Avatar, était ensorcelant. Une heure passa – deux peut-être, qui sait ? – puis nous commençâmes une longue descente – 3878 marches – compliquée par la pluie, qui avait fait son retour et qui rendait les appuis dangereux, et par les singes, que Katya supporte très mal depuis sa mésaventure en  Inde, à Varanasi. Le chemin traverse en effet des parties de jungle, où ils règnent en maître : il n’est pas rare de les voir plantés au milieu du sentier, barrant fièrement – agressivement – la route aux touristes. La présence de bébés singes rendait la situation plus tendue encore et les nombreux panneaux de mise en garde – qui ont le mérite d’exister si l’on compare à l’Inde – n’étaient guère rassurants…

Nous achevâmes néanmoins cette belle descente sans encombre, si ce n’est des douleurs aux genoux, qui avaient été très sollicités. Malgré la pluie, nous poursuivîmes notre visite du parc en longeant la rivière qui serpentait entre les pics, enveloppés de végétation et de brume. Le chemin était magnifique et plutôt aisé. Nous traversâmes le parc plus vite que nous ne pensions.

 

Pluie, fatigue et arnaques bancaires

 

Après avoir emprunté une navette gratuite qui nous emporta vers une autre chaîne de pics du parc, nous prîmes place dans une sorte de train touristique – cher et assez décevant – duquel nous pûmes quand même admirer les pics des Trois Sœurs ou celui du Vieil homme… en nous reposant. Nous aurions pu poursuivre notre visite en remontant dans la montagne, mais la lumière commençait à faiblir et le mauvais temps n’arrangeait rien. Nous décidâmes donc de rentrer. Une navette nous ramena vers le village de Suoxiyu où nous il fallut encore changer deux fois de bus pour rentrer à notre hôtel à Zhangjiajie.

Le soir, malgré la fatigue, nous retrouvâmes avec plaisir « notre » petit restaurant, pour un nouvel épisode théâtral et une nouvelle extase culinaire.

La fin de soirée fut moins drôle puisque nous fûmes obligés d’installer skype sur l’ordinateur de nos hôtes afin de contacter ma banque à Moscou : nous voulions en effet comprendre pourquoi je ne pouvais pas retirer d’argent. Nous apprîmes que ma chère banque « ouverte » (traduction de son nom russe) avait fermé la porte à la Chine et que je ne pouvais pas du tout retirer d’argent sur le territoire chinois, afin de me « protéger » (sic) d’éventuels pirates ! J’étais ravi d’entendre cette nouvelle… Pour être pudique, nous pressâmes fermement notre interlocutrice de débloquer au plus vite ma carte, sans quoi nous risquions de nous retrouver bientôt sans un sou. Ce qu’elle fit sur-le-champ.

Nous nous couchâmes soulagés et heureux de notre journée. Le lendemain, nous devions repartir à l’aventure avec un objectif : rallier la vieille ville de Fenghuang.