Départ en bus et banquet express

 

Bien que Chonqging soit construit au bord du Yangzi, de nombreuses croisières débutent en aval, à Wanzhou. La nôtre commença donc tristement dans un bus climatisé où une guide s’époumona en chinois à un rythme infernal durant près de trois heures.

Arrivés à Wanzhou, nous allâmes prendre un dîner dans un restaurant « typique », où la salle à manger géante était assaillie de groupes bruyants, massés autour de grandes tables rondes débordant de plats. Nos compagnons d’autobus se jetèrent sur les tables réservées et nous nous retrouvâmes penauds au milieu du restaurant, sans place où nous asseoir. La guide s’aperçut enfin de la situation et elle nous intégra à une table où l’on nous fit place tant bien que mal.

Si notre présence à table dût assurément exciter l’imagination de nos convives, nous fûmes tout autant fascinés par ce spectacle étonnant que constitue le repas d’un groupe de touristes chinois : nous avions pris place à table cinq minutes après eux, tout au plus, mais la plupart des plats – situés sur des plateaux tournants – étaient déjà quasi vides et la table – et le sol – avaient des allures de champ de bataille. Les plats vides furent vite remplacés par le personnel, qui rapportait sans cesse de nouveaux plats. Alors que nous commencions seulement notre repas et que je me réjouissais à l’idée de goûter à toutes ces merveilles, nos convives se levèrent les uns après les autres et nous abandonnèrent – nous et les plats – à notre table, qui nous sembla plus grande encore. Le temps d’avaler deux-trois bouchées et nous comprîmes qu’il fallait suivre. Quelle frustration d’abandonner de si bonnes choses sans avoir pu en profiter ! Le ventre creux, nous sautâmes dans le bus, qui nous emmena aussitôt à l’embarcadère.

 

Embarquement et première visite nocturne

 

Dans le bateau, ce fut la cohue : tout le monde se pressait dans le hall d’entrée autour du guichet, où quatre employés contrôlaient lentement les passeports et remettaient les clés des chambres attribuées. Nous eûmes le temps de faire la connaissance d’une jeune Chinoise anglophone, qui accompagnait un groupe de touristes étrangers. Quand le hall fut presque vide, nous obtînmes enfin notre clé et pûmes découvrir notre cabine. Le bateau venait de quitter la berge, nous nous précipitâmes sur le pont pour profiter du spectacle.

Les lumières de la ville se dissipèrent peu à peu et nous retournâmes pour un court moment dans notre cabine. Vers 23 heures, le téléphone sonna : c’était l’heure de notre première visite ! Nous débarquâmes pour visiter le temple de Zhang Fei. Nous pûmes apprécier la qualité de l’organisation chinoise : on nous avait adjoint – spécialement pour nous deux ! – une jeune étudiante chinoise parlant anglais, qui vint nous rencontrer sur le bateau afin de nous guider dans le temple. La visite fut sympathique : nous posâmes de nombreuses questions à notre guide – sur la vie dans la région notamment –, qui était ravie de pouvoir pratiquer l’anglais et d’échanger avec des étrangers. Ce fut si agréable que nous en oubliâmes l'heure, et il fallut soudain retourner à toute hâte vers le bateau, qui attendait les derniers retardataires. Peu après nous étions dans nos lits, où, bercés par le mouvement du bateau, nous essayâmes de trouver le sommeil, rêvant aux beautés que nous découvririons le lendemain…

 

Le « Fleuve Bleu » et la cité du Roi Blanc

 

Nous fûmes réveillés par le téléphone et la musique à 6h30. Peu après nous étions dans la salle à manger du bateau pour un petit déjeuner copieux et savoureux, qu’il fallut avaler à grande vitesse – l’heure, c’est l’heure ! Puis nous débarquâmes pour aller visiter la cité de l'Empereur blanc (Baidicheng), haut lieu d’histoire immortalisé dans Les Trois Royaumes, classique de la littérature chinoise – qui inspira aussi un film à grand spectacle. Notre bateau, le Princesse du Yangzi, mouillait au pied de la ville de Fengjie, l’ex-capitale de l’état de Kui. Celle-ci, cachée derrière ses habitations modernes uniformes et balayée par une pluie matinale, nous sembla bien pâle et il nous fut difficile de l’imaginer au faîte de sa puissance.

Un bus nous emmena jusqu’à l’entrée de la cité de l'Empereur blanc. Là encore, tout était parfaitement organisé, une jeune guide anglophone nous y attendait et elle nous guida avec gentillesse à travers l’île royale. Chose difficile, car il lui fallut affronter – en vain parfois –  les nombreux groupes de touristes chinois pour nous faire une petite place devant les curiosités du site, ainsi que la pluie, qui ne faiblissait pas.

Nous ne fûmes donc pas mécontents lorsque la visite se termina. Peu après notre retour sur le bateau, celui-ci largua les amarres pour prendre la direction de la gorge de Qutang, dont nous avions aperçu l’entrée majestueuse depuis la cité du Roi Blanc. Alors que j'étais sur le pont en train de faire des photos, un touriste chinois essaya de me parler – je crois qu’il voulait impressionner ses amis. Il m’invita à se joindre à eux. J’acceptai l’invitation et je fus bon pour la dégustation d’un tord-boyaux local et de crustacés au goût très – trop – prononcé… Katya fut étonnée de me trouver parmi eux quand elle vint me retrouver avec le thé qu’elle avait préparé. Son arrivée ravit encore un peu plus nos ôtes, qui eurent le plaisir de trinquer avec elle. On m’offrit encore une cigarette, et – chose très courante en Chine avec les touristes – on se désintéressa de nous aussi vite qu’on avait lié contact. Nous pûmes consacrer toute notre attention à la somptueuse gorge de Qutang, qui nous apparaissait peu à peu.

 

Des grandes aux « Trois Petites Gorges »

 

Première – et plus étroite – des « Trois Gorges », celle-ci s’avère très impressionnante, même si elle est assez courte et si ses falaises aux parois verticales ont perdu un peu de leur superbe avec la montée des eaux consécutive à la mise en fonction du barrage. La pluie s’étant arrêtée de tomber depuis une bonne demi-heure, je restai très longtemps sur le pont à jouir de ce paysage grandiose qui défilait sous nos yeux. Après la gorge, le fleuve s’élargit brutalement, et il prit des allures d’autoroute bleue sur laquelle de nombreux bateaux se succédaient.

Cette belle balade prit fin lorsque nous arrivâmes à Wushan, où nous fîmes escale quelques heures. Après un bon déjeuner, nous abandonnâmes notre « princesse » pour prendre place dans un petit bateau de croisière, qui devait nous conduire dans les Trois Petites Gorges sur la rivière Daning, affluent du grand Yangzi.

Cette nouvelle excursion fut vraiment merveilleuse : le bateau glissait sur l’eau entre des parois d’une hauteur vertigineuse. Chaque courbe de la rivière offrait au regard de nouveaux trésors. Trésors qui ne semblaient pas au goût des touristes chinois, qui pour la plupart étaient plongés dans d’intenses parties de cartes au cours desquelles ils misaient de fortes sommes – et qui les passionnaient tant qu’une d’entre elles fut interrompue par des cris et faillit finir en bagarre.

Nous partagions notre table sur le pont avec un sympathique couple de Nanjing, dont nous fîmes la connaissance autour d’un bon thé et de graines de tournesol. La jeune femme parlait très bien anglais et elle nous apprit qu’elle s’était déjà rendue à Moscou pour son travail. Entre discussions et émerveillements dus aux paysages, la croisière se poursuivit avec plaisir jusqu’à ce que les gorges se réduisent encore.

Alors nous abandonnâmes de nouveau notre bateau pour nous installer dans de frêles embarcations voguant au fil de l’eau mues par des canotiers : costumes, musique, chansons, nous eûmes droit à la « totale » touristique, ce qui sembla – enfin – ravir nos compagnons chinois, qui avaient dû se résoudre à abandonner leurs parties de cartes. Bientôt les chants des touristes vinrent se mêler à ceux des canotiers et emplirent les gorges, aux falaises plus hautes que jamais, d’une mélodie envoûtante.

Puis les canots firent demi-tour les uns après les autres, et nous regagnâmes bientôt le bateau qui nous avait conduits jusque-là. Le retour jusqu’au Yangzi fut moins joyeux ; la fraîcheur s’était invitée et nous dûmes quitter le pont pour nous installer à l’intérieur.

 

L’ombre glacée de la gorge des Sorcières (Wu)

 

De retour sur le Princesse du Yangzi, on nous servit le dîner toujours aussi copieux mais toujours aussi peu romantique : grandes tables impersonnelles où les passagers dévoraient en un instant des assiettes et des bols de victuailles ramenés du buffet ; et s’en allaient aussitôt sans mot dire ; heureusement la jeune guide avec qui nous avions parlé à notre arrivée lors de la remise des clés était à notre table et nous eûmes quelques discussions au cours desquelles elle nous donna des informations utiles pour la suite de notre voyage.

Le repas fini, le bateau se remit en route ; avec retard, hélas. Et lorsque nous pénétrâmes dans la gorge de Wu – gorge des Sorcières – la nuit était en train de tomber sur le fleuve, secoué par un vent froid et violent. Décidé à profiter coûte que coûte de cette longue gorge – 40 kilomètres – encaissée entre des falaises de plus de 900 mètres de haut surplombées de pics acérés, je me postais sur le pont arrière du bateau, en contrebas, appareil photo au poing, quelque peu protégé du vent, qui était absolument insupportable sur le pont supérieur. Le noir dissipa peu à peu les couleurs et les formes, mais je pus deviner, tout là haut, le pic de la Déesse et le pic des Immortels. Je me consolais également en profitant du spectacle des bateaux naviguant au projecteur, pointé sur les parois verticales, afin d’éviter une collision fatale.

Le froid et la nuit finirent par vaincre mon enthousiasme et je rejoignis l’intérieur du bateau, où une soirée organisée nous attendait dans le long salon du bateau : danses « traditionnelles » bientôt suivies de karaokés tout aussi typiques, tant les Asiatiques en raffolent, eurent raison de notre volonté plus vite encore que les rafales de vent qui soufflaient sur les gorges. Cette expérience confirma les impressions de mon premier voyage en Chine, où j’avais également dû subir cette épreuve : un karaoké en Chine, selon l’humeur, peut s’avérer aussi drôle que traumatisant. Oreilles sensibles, s'abstenir !

Bientôt nos âmes ensommeillées voguèrent au milieu des sorcières... Le lendemain nous étions encore une fois réveillés à 6 heures et demi, afin de visiter le plus grand barrage du monde.

 

Le barrage dans les nuages

 

Lorsque nous quittâmes le bateau de bon matin après notre dernier déjeuner « militaire », nous eûmes l’impression de flotter dans un nuage : Yichang, où nous mouillions désormais, était recouverte d’une brume épaisse, dans laquelle notre bateau avait des allures de vaisseau fantôme. Dans le bus, notre nouveau guide, qui jonglait entre le chinois et l’anglais – il allongeait au maximum ses interventions en anglais tant il semblait heureux de le pratiquer – ne se priva pas – signe d’un profond changement de mentalité en Chine sur lequel je reviendrai plus tard – pour nous expliquer que la construction du barrage était un désastre environnemental pour Yichang et sa région, qui vivaient désormais presque toujours dans le brouillard.

Autant dire que la visite n’eut d’autre intérêt que de tester la sensibilité de mon appareil photo : descendus du bus, on nous guida vers un observatoire du haut duquel on était censé deviner le barrage… N’ayant rien à voir si ce n’est quelques murs et quelques poteaux de bétons, qui noyés dans la brume nous semblaient irréels, nous nous amusâmes des touristes chinois qui avaient résolu le problème : ceux-ci se faisaient photographier les uns après les autres devant le prétendu barrage, après quoi leur portrait était traité sur un ordinateur et – ô miracle ! – ils apparaissaient devant un beau barrage s’étirant sous un ciel bleu azur. Que c’est beau le progrès ! Avec cela en poche, ils pouvaient dire « j’y étais ». Quant à nous, nous n’y étions vraiment pas, et la visite du petit musée-boutique de présentation du barrage nous sembla encore plus ennuyeuse. Nous essayâmes de nous éloigner des touristes pour nous approcher du barrage, mais nous comprîmes que cette marche était vaine et que nous risquions d’être « récupérés » très vite – un tel barrage étant évidemment un lieu stratégique.

De retour au bus, nous étions tous prêts au départ – nos compagnons semblaient heureux avec leurs photos trafiquées quasi identiques qu’ils se montraient les uns aux autres –, mais le bus en avait décidé autrement : après de nombreuses tentatives infructueuses, il fallut descendre et le pousser pour qu’il démarre enfin. Après une demi-heure de trajet, nous regagnâmes le bateau, où nous récupérâmes nos gros sacs.

 

Une arrivée compliquée à la gare de Yichang

 

Notre programme du soir semblait simple : il nous fallait retirer de l’argent – je n’avais pas réussi à en retirer à l’aéroport de Guangzhou – afin de payer le taxi pour rejoindre la gare ferroviaire, où nous devions prendre un train pour Zhangjiajie deux heures plus tard. Juste en face de la gare routière, il y avait une banque. Hélas la banque refusa encore ma carte, déclarant qu’elle n’était pas valide. Nous remontâmes donc lentement la grande avenue qui longeait le Yangzi, pensant que nous trouverions un distributeur qui accepterait enfin ma carte. Mais à chaque fois ce fut le même message.

Un peu plus loin, nous nous arrêtâmes dans une boutique de trekking, où nous essayâmes quelques vêtements et où nous décidâmes d’acheter un petit sac à dos et un coupe-vent pour Katya. Impossible de payer : toutes nos cartes furent refusées – beaucoup de boutiques en Chine sont équipées d’un terminal de paiement qui ne reconnaît que les cartes locales. Un peu déçus, nous étions prêts à repartir les mains vides, car le temps pressait. La vendeuse, en bonne Chinoise, ne l’entendait pas ainsi : elle prit les articles que nous voulions acheter et nous guida jusqu’à une banque – où pensait-elle nous pourrions retirer de l’argent pour payer. Encore une fois le distributeur rejeta ma carte. Le temps filait, la situation devenait angoissante – nous n’avions plus d’argent – aussi décidais-je d’essayer ma carte française, qui heureusement fonctionna. Je retirai le maximum d’argent que je pouvais – sachant que mon compte était vide –, puis nous payâmes la vendeuse qui nous remit nos achats. Nous lui demandâmes alors de nous aider à arrêter un taxi et de lui expliquer qu’il nous fallait rejoindre la gare au plus vite.

La gare, selon ce que je croyais comprendre sur mon plan, n’était pas trop éloignée, mais le train partait dans moins d’une demi-heure et il nous fallait encore réussir à nous orienter sur place. Les taxis quant à eux, tous pleins, passaient sans s’arrêter. Un taxi s’arrêta enfin mais repartit aussitôt quand la vendeuse lui expliqua où nous voulions aller. Dix minutes s’écoulèrent ainsi, sans le moindre résultat. Nous commencions à nous tendre quelque peu…

La femme, inquiète elle aussi, nous ramena vers la grande avenue longeant le Yangzi, où elle semblait croire que nous aurions plus de chance d’arrêter un taxi. De longues minutes passèrent encore sans qu’aucun d’entre eux ne s’arrêtât. Enfin un taxi ralentit et s’immobilisa près de nous, et, alors que nous commencions à croire la situation désespérée, il accepta la course. Nous remerciâmes et saluâmes rapidement notre gentille vendeuse avant de filer à toute allure à travers la ville. La gare n’était pas du tout où je le pensais ; elle était assez éloignée d’où nous nous trouvions. Heureusement notre chauffeur semblait maîtriser son affaire et il déjoua les pièges du trafic de fin de journée pour nous amener à la gare à temps.

Dans la gare, nous nous orientâmes assez facilement : nous étions même en avance, car l’entrée sur les quais était pour le moment interdite. Nous en profitâmes pour acheter quelques vivres. L’organisation encore une fois me sembla très efficace : tout le monde attendait dans la grande salle d’attente et, à la manière des aéroports, quand l’annonce concernant un train était faite, les passagers étaient invités à se présenter à un point de contrôle avec des tourniquets où les billets étaient contrôlés. Pas de risque de confusion – et de pagaille – entre les différents trains et peu de risques de fraude. En revanche – il faut bien qu’il y ait un  peu de négatif dans chaque situation –, comme on accède aux quais au dernier moment, il ne faut pas traîner, surtout si on est à l’autre bout du train…

Nous trouvâmes enfin notre wagon, et, une fois dans le train, nous pûmes souffler. Heureux de notre belle croisière, bien qu’elle n’eut pas été de tout repos ni aussi romantique que nous l’aurions souhaitée – il paraît que beaucoup de touristes étrangers en sont déçus –, nous entrâmes désormais dans la partie « inconnue » de notre voyage : si jusque-là nous avions profité des bons services de Ping (voir Chongqinq), qui avait réservé pour nous hôtel, croisière et train, nous étions désormais livrés à nous-mêmes, prêts à l’aventure et aux rencontres…