Une oasis de modernité surgissant du brouillard

 

Après une nuit d’avion entre Moscou et Guangzhou (Canton), nous prîmes place dans un second avion, qui devait nous mener à Chongqing, point de départ des croisières sur le Yangzi.

Le trajet en métro – flambant neuf et glacial à cause de la clim – qui nous emmena vers le centre fut l’occasion de nos premiers émerveillements : (re)découverte de l’urbanisation galopante de la Chine, des bienfaits et des excès de sa modernisation accélérée ; ici, au milieu de nulle part, si loin de la prospère côte orientale, un autre monde défilait sous nos yeux grand ouverts, qui semblaient émerveiller eux aussi nos voisins de transport.

Une heure plus tard, nous sortions du métro et devions poursuivre à pied encore un peu, afin de rejoindre notre hôtel, situé près de la place Chaotianmen, à l’intersection du Yangzi et de la rivière Jialing. L’après-midi touchait à sa fin lorsque nous nous installâmes dans notre chambre, où nous pûmes enfin nous rafraîchir et nous « laver » de ce long trajet.

Quand nous quittâmes l’hôtel, la nuit était tombée et la ville, grise et brumeuse, avait changé d’allure. Après avoir longé quelques cantines de rue et traversé un groupe de danse improvisée sur le trottoir – comme on en voit souvent en Chine –, nous nous retrouvâmes très vite au milieu des tours vertigineuses et ultramodernes de Jiefangbei, dont l’éclairage tapageur lui donne des allures de petit Manhattan. Partout des boutiques de luxe, des hôtels internationaux et une foule de promeneurs ivres de « shopping ».

Certes j’avais vu déjà en Chine des villes improbables qui semblaient avoir jailli des entrailles de la terre comme un magma de verre et d’acier. Certes j’avais lu que la municipalité de Chongqing – près de 29 millions d’habitants dont huit millions en zone urbaine –, zone de développement prioritaire directement sous le contrôle de Pékin, avait été arrosée d’argent afin d’en faire un pôle susceptible d’entraîner toute la région vers le progrès économique et social, qui semblait s’être arrêté à ses portes, et de concurrencer à l’avenir les grandes villes côtières. Certes rien ne semble impossible ni trop grand quand on parcourt la Chine. Pour autant le choc fut violent et délicieux comme celui que doivent ressentir les voyageurs au milieu du désert lorsqu’ils découvrent une oasis. Car Chongqing est bien une oasis de modernité au milieu d’une région pauvre et « archaïque », enfouie au plus profond de la Chine, le long d’un Yangzi insensible – souvent meurtrier – portant ses souffrances jusqu’à la côte, riche et insolente, qui semblait ignorer naguère son existence.

 

La fondue, une spécialité très épicée

 

Enivrés par l’atmosphère surréaliste de la ville, nous perdîmes peu à peu nos repères de temps et d’espace, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. La faim – heureux besoins qui nous ramènent à la vie – se fit sentir et nous nous souvînmes alors que la dégustation d’une fondue épicée est un des « must » de Chongqing. Cette fameuse spécialité se déguste partout ou presque à travers la ville. Hélas – comme toujours quand l’envie est pressante – impossible de trouver un restaurant « traditionnel » au cœur de la ville nouvelle, où les enseignes de fast food occidentaux, signe ultime de modernité, avaient supplanté les anciens restaurants locaux. Heureusement, une demi-heure plus tard, après avoir rompu le charme et nous être arrachés au décor féerique pour retrouver un peu d’obscurité, nous trouvâmes enfin des restaurants chinois, où des clients étaient attablés ici et là autour d’une marmite dans laquelle bouillonnait un liquide exhalant un parfum irrésistible.

Amoureux des épices et des plats relevés, je m’étais promis, pour notre premier repas en Chine, de commencer en « douceur » afin d’habituer un peu mon estomac à ce nouveau régime. Katya, quant à elle, en bonne Russe, ne supporte pas les plats très piquants. Sur les conseils de notre guide de voyage, nous commandions donc un  yuan yang (yin yang), une marmite divisée en deux, avec une partie relevée et une autre plus douce. Mes vœux furent vains et – comme lors de mon premier séjour en Chine – je ne sus résister à l’appel des épices, et mon estomac comme mes intestins furent soumis à rude épreuve. Car, fidèle à sa réputation, la fondue de Chongqing est aussi forte que succulente.

Rassasiés et réchauffés plus qu’il ne fallait – du moins pour moi –, nous rentrâmes dans la ville de lumière afin de nous convaincre une fois encore que ce n’était pas un mirage. Puis nous redescendîmes lentement vers le Yangzi et la  place Chaotianmen, où nous voulions nous offrir une excursion fluviale nocturne. Malheureusement, les horaires de mon – vieux – guide n’étaient pas – ou plus – exacts et nous arrivâmes juste pour voir débarquer les passagers du dernier bateau du jour. Déçus et soulagés à la fois – nous commencions à ressentir fortement la fatigue –, nous profitâmes un peu des quais du célèbre fleuve chinois, où se mêlaient jeunes musiciens, amoureux et touristes, avant de rejoindre notre hôtel et notre lit.

 

Visite du musée des Trois-Gorges et du temple des Arhat

 

Le lendemain, nous essayâmes de nous réveiller tôt. Nous voulions profiter un peu encore de la ville avant le départ de notre croisière sur le Yangzi, pour laquelle nous avions rendez-vous à 13 heures avec l’agent qui s’était chargé de nous la réserver. Nous empruntâmes un taxi jusqu'au musée des Trois Gorges – musée ethnographique consacré aux habitants de la région –, situé sur la majestueuse place Renmin, où le Grand hall du peuple fait face au musée.

La visite fut passionnante et éveilla un peu plus encore notre envie de découvrir le Yangzi et ses affluents. Nous essayâmes de quitter la place à pieds pour nous enfoncer dans les rues attenantes, mais ces pistes tourbillonnantes encaissées entre de hautes tours et construites à flanc de montagnes nous désorientèrent aussitôt. Le temps pressait, il fallut arrêter un taxi. Le taxi nous déposa dans le centre ultramoderne, que nous voulions parcourir de jour, pour voir ce qui restait de notre rêve nocturne. Le quartier n’avait pas perdu de son gigantisme mais – comme ses grandes sœurs de Shanghai ou Hong Kong en journée – il semblait pâle et malade, attendant la nuit pour renaître.

Très vite, nous faufilant au milieu des vendeurs et des cantines de rue, nous regagnâmes l’hôtel. Ping, le jeune homme que nous avions contacté par Internet et qui s’était occupé de nous réserver la croisière – ainsi que notre nuit d’hôtel à Chongqing, notre vol Canton-Chongqing et notre billet de train à l’arrivée de notre croisière à Yichang – vint nous trouver dans le hall de l’hôtel. Il nous expliqua que le départ du bus devant nous conduire jusqu’au bateau était retardé de deux heures. A la bonne heure ! Nous filâmes aussitôt au temple des Arhat, tout proche de notre hôtel. Ce temple bouddhique millénaire, cerné aujourd’hui par de hautes tours grisâtres, renferme notamment 500 arhat en argile – les arhat sont ceux qui se sont libérés du désir, de la haine et des faux semblants – qu’il est malheureusement interdit de photographier. Composé de plusieurs bâtiments, le complexe est assez étendu et s’avère très intéressant.

En repartant, nous fîmes un court passage dans une galerie commerçante, où les bibelots et les vêtements aux couleurs criardes faisaient la joie des touristes chinois et… de Katya, à la recherche d’un chapeau.

De retour à l’hôtel, nous retrouvâmes Ping, qui était en plein repas sur le trottoir, un carton de soupe de nouilles dans une main et les baguettes dans l’autre. Il comprit que sa soupe ne nous laissait pas insensibles et il nous aida à acheter notre premier repas « de rue » – deux euros pour deux – presque aussi épicé que la fondue de la veille. Dix minutes et plusieurs dizaines de marches plus tard, nous étions revenus sur les quais du Yangzi, où notre bus, rempli de touristes chinois, nous attendait. Nous saluâmes Ping et le remercièrent pour son aide – que de mails échangés ! – puis Katya se résigna à abandonner sa soupe, qu’elle n’avait eu le temps de finir, et le bus nous emporta aussitôt vers le bateau sur lequel nous devions remonter le Yangzi.