Le froid, le soleil et l’énergie vitale

 

Jeudi 26 février. Journée au petit trot. Il nous faut souffler un peu. Prendre le temps de lire, d’écrire. Faire une pause pour mieux fixer dans notre mémoire toutes les merveilles que nous avons déjà découvertes.

Pas d’expédition ni de grande marche mais toujours ces obligations vitales : le feu, l’eau, le bois. Nous nous abîmons le dos à traîner de lourdes branches depuis les pentes enneigées jusqu’à notre isba.

Lire encore, perchés en haut de notre lit. Le Grand Meaulnes, perdu dans la nuit et le froid ; mais libre. Je ne sais pas ce que les gens vont chercher dans le sud ; pour moi, on ne peut s’accomplir que dans la neige et dans le froid. Sortir, s’agiter ; se refroidir enfin, pour avoir le plaisir de rentrer se réchauffer. Et recommencer. S’asseoir auprès du feu avec un livre, les joues encore rouges. Le bonheur est un jeu de balancier ; l’état langoureux dans lequel nous plongent les pays chauds freine ce mouvement essentiel. La vie comme le bonheur manquent d’éclat. L’énergie est comptée ; elle pèse et fatigue. L’élan vital doit être contenu ; le corps et l’esprit sommeillent. Cette existence me semble trop étroite pour être heureuse.

On se passe de chaleur ; c’est le soleil dont nous avons besoin. Peut-être ceux dont les rêves et les espoirs les entraînent vers le sud confondent-ils les deux. Rien n’est plus étrange : Olkhon bénéficie de 300 jours de soleil par an. Comment ne pas voir que la chaleur est l’ennemie du soleil ? Dans les pays humides, comme le Viêtnam, le ciel est rarement pur. Le soleil doit composer avec une brume qui filtre ses rayons et sa beauté. Dans les pays secs, comme l’Egypte, c’est pis encore : puisque le soleil ne se cache pas, c’est aux hommes de se cacher ; ils glissent à l’ombre, écrasés de chaleur. A quoi sert ce soleil dont il faut se protéger ? Comme il est doux et généreux notre soleil de Sibérie !

 

Une confession au chaman

 

Est-ce le lourd traitement antibiotique ou cette grande bouffée d’air frais ? mais mon état de santé s’est amélioré. La douleur ne me dérange presque plus. Je dois d’ailleurs m’acquitter d’une dette ; je sais que l’esprit du chaman attend ma confession : par trois fois, ce dysfonctionnement biologique m’avait été diagnostiqué, avant même d’en souffrir. Une première fois en Crimée, au bord de la Mer Noire, et récemment à Moscou, à l’occasion d’une fête coréenne. Trois « médecins » imprégnés des croyances de l’Asie ; capteurs d’énergie et de souffrances ; chercheurs d’équilibre et d’harmonie. Que doit penser le rationaliste européen ? J’ai déjà vu ou entendu beaucoup de choses étonnantes. Je me refuse pourtant à conclure, sachant que l’histoire nous invite à la prudence. Une théorie peut fonctionner pendant deux mille ans – comme le géocentrisme ptoléméen, qui permettait de prédire avec exactitude les mouvements des astres et des objets astronomiques – sans aucun lien avec la vérité. Il est plus facile de croire que de douter. Je m’acquitte donc de ma dette ; par honnêteté ; pour leur montrer, aux croyants de tout genre, que les faits ne nous font pas peur ; que nous ne les choisissons pas, comme ils le font, seulement lorsqu’ils nous sont favorables.

 

Forts comme des chasseurs de loups

 

La nuit est en train de tomber. Il fait grand froid. Je pars couper du bois. Ma hache s’abat en même temps que le jour. Les chevaux sont revenus ; ils paissent sans se soucier de moi.

Pour le dîner, Katya a préparé une soupe à l’oignon sur le poêle. Elle est divine ; le poêle transforme tout en or.

Le soir, j’ai rendez-vous avec Maïakovski.

« Et je sens

que ‘je’

suis pour moi trop étroit.

Quelqu’un obstinément cherche à sortir de moi. », me dit-il.

Ici, on peut s’ouvrir ; laisser sortir son « autre ». Notre être peut se déployer, se multiplier sans crainte. On a la place. Personne pour juger ; pour l’arrêter. La vie est rude et elle rend fort. On se sent gaillard. Encore un peu et je serai chasseur de loup.

Avant cela, il faudra affronter le lac. Demain matin, nous lui monterons sur le dos et essaierons de le dompter. Se laissera-t-il faire ?

La lumière est éteinte. Le vent souffle et la maison craque. Ces bruits nous rassurent ; notre maison est vivante ; nous nous sentons heureux entre ses murs de bois dressés contre le froid. C’est chez nous. A Uzur, au bord du lac Baïkal. En Sibérie.