Comment dormir ? Il le faudrait, pourtant. L’arrivée à Kem à 4 heures du matin sera difficile et je ne supporte plus aussi bien qu’avant les nuits décousues.

J’ai tant de plaisir à noircir ce carnet, cherchant mes mots dans le décor qui défile par la vitre du train.

Nouvel arrêt ; nouveau monde. Ville inconnue ; lumières qui brillent dans des appartements qui gardent leurs secrets ; silhouettes qui filent sur le quai ; des vies si proches et si lointaines.  Je me nourris de l’excitation des mondes éphémères. Tout meurt et renaît au rythme du train.

Mon excitation a débordé de moi et s’est emparée de mon jeune voisin de plaskart, qui ne me quitte pas des yeux pendant que j’écris. Le ciel aussi est au diapason : il lance des éclairs à travers la nuit, traçant des lettres de feu sur le plafond noir de la Carélie.

Se rendre au sommeil ? Pas encore. Je devine le train qui s’enroule comme un serpent à l’horizon sous les faisceaux tombés du ciel. Je suis heureux comme un pacha dans mon plaskart. Tout, le train, les paysages, le ciel, me semblent avoir été posés là pour moi. Rien ne me trouble ; ni le va-et-vient des passagers, ni la voix tonitruante de la pravadnitsa, ni les ronflements d’un voisin ; je suis tout à mon rêve. La Russie, la Carélie, ses lacs, ses taïgas : tout m’appartient.

Le petit garçon a lutté jusqu’à ses dernières forces et s’est endormi. Je poursuis seul ma route vers l’inconnu, le cœur gonflé par l’ivresse du voyage. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un train lancé à pleine vitesse à travers ma chère Russie ?