De l’enfer à la lumière

 

Si le vol Khajurâho – Varanasi fut rapide et confortable, l’arrivée à Varanasi fut quant à elle quelque peu oppressante, la ville s’avérant embouteillée et bruyante. Pis encore lorsque nous pénétrâmes dans le dédale des rues menant jusqu’au Gange, nos cœurs se soulevèrent à la vue des tas de déchets déversés ici ou là desquels se dégageaient une odeur insoutenable.

Nous marchâmes suffisamment longtemps dans ces ruelles tortueuses et sombres pour perdre tout repère. Tout à coup, alors que nous semblions nous enfermer peu à peu dans cet enfer urbain,  une lumière intense vint nous revigorer : large et majestueux, le Gange venait de nous apparaître comme dans un songe, scintillant tel une rivière d’argent.

C’est là, le long de ce fleuve saint, que se dressait notre hôtel (Sita). Nous découvrîmes avec bonheur notre confortable chambre avec son balcon donnant sur le Gange. Après avoir pris un thé sur le toit panoramique de l’hôtel, où j’aurais pu rester des heures entières à admirer et photographier le fleuve sacré et ses berges baignées de lumière, nous allâmes nous rafraîchir et nous reposer un peu.

 

Rites crématoires, show et marketing

 

Quand nous ressortîmes de l’hôtel, la nuit était tombée et aussitôt nous fûmes saisis – presque hypnotisés – par la mystérieuse atmosphère qui régnait le long du fleuve, où les pèlerins et les touristes se pressaient. Tout près de notre hôtel, au ghât (« marches ») Dashashwamedha, avait lieu la cérémonie aarti quotidienne, conduite par des prêtres en l’honneur des divinités Shiva, Gange, Surya (« soleil ») et Agni (« feu »). Ces incantations mystiques aux allures de show touristique se déroulaient devant une foule massée sur des escaliers abrupts, autour desquels ont fleuri des panneaux publicitaires… Décidément quelque soit le pays et la culture, dans les hauts lieux de « spiritualité », religion et business semblent inexorablement liés par un pacte démoniaque.

Nous assistâmes à la fin de cette impressionnante mise en scène puis nous poursuivîmes notre promenade le long des quais jusqu’à ce que nous fussions arrêtés par un ghât « crématoire » : les Indiens viennent à Varanasi pour se « purifier » par des bains, ou mieux encore pour y mourir et y être incinéré avant que l’on disperse les cendres – les restes ! – dans les eaux sacrées du Gange. Ainsi ils stoppent le cycle des réincarnations et peuvent gagner le nirvana, où leur âme repose en paix. Les familles paient donc très cher – les 350 kilos de bois de santal nécessaires à la crémation coûtent à eux seuls 900 euros – ce rituel afin d’offrir le salut à l’un des leurs.

Certains voyageurs sont paraît-il choqués à la vue de ces brasiers desquels dépassent les pieds des défunts. Quant à nous, après une brève halte à distance respectable, nous abandonnâmes les familles à leur deuil et partîmes à la recherche d’un restaurant. Nullement dérangés par la solennité du lieu, nous prîmes un excellent repas dans un restaurant panoramique situé sur le toit d’un hôtel dominant le Gange. Notre journée, riche en découvertes, s’acheva ainsi de la meilleure manière.

 

La douceur d’un matin sur le Gange

 

Le lendemain, notre journée commença très tôt par une balade en barque sur le Gange. Merveilleux instants que cette lente remontée du Gange réveillé par les premiers rayons du soleil : sur la rive occidentale, au pied de la ville rougeoyante, les pèlerins prenant leur bain se mêlent aux laveurs de draps ; tout près, sur la rivière, une nuée d’embarcations glissent nonchalamment et s’emmêlent dans un joyeux désordre ; sur la rive orientale, quasi désertique, les pèlerins plus nombreux encore – et à l’abris des touristes – se purifient dans les eaux sacrées.

Pour notre plus grand bonheur, notre canotier, peu pressé, nous promena près de deux heures d’une rive à l’autre. Nous fûmes naturellement accostés par quelques vendeurs ambulants à qui nous lâchâmes quelques roupies. Un peu plus tard, comme je l’avais pressenti la veille, nous devions avoir confirmation de l’exploitation commerciale de la mort : près du ghât où nous étions venus la veille au soir, un homme embarqua avec nous pour soi-disant nous expliquer le rituel de la crémation. Il finit par nous dire qu’il travaillait pour un hospice qu’il nous désigna du doigt. Là-bas, nous dit-il, des personnes sans ressources attendent leur dernière heure. En guise de conclusion, nous fûmes donc sollicités – une fois de plus – pour aider ces pauvres âmes à payer le bois si coûteux nécessaire à la crémation. Rien ne m’énerve plus que les gens qui usent de la pitié et de la compassion afin de soutirer de l’argent ; hélas, en Inde, c’est un véritable sport, les gens n’ayant aucune pudeur d’exhiber leur condition, leurs maladies, leurs souffrances. Dans notre situation, difficile de croire, qui plus est, que l’argent irait vraiment à ces « pauvres » Indiens. Enfin, contre toutes ces croyances et ces traditions, il me paraîtra toujours plus utile de donner de l’argent à des vivants plutôt qu’à des morts. Katya fut néanmoins touchée par ce discours larmoyant et nous laissâmes encore des roupies – notre vertueux homme alla même jusqu’à nous dire que ce n’était pas assez !

 

Mordue par un singe

 

De retour à l’hôtel, nous avalâmes un bon déjeuner sur le toit de l’hôtel, pendant lequel Katya vola au secours d’un couple d’Asiatiques menacé par un singe… Puis nous partîmes à la découverte de la ville – nous avions acheté une excursion auprès de notre hôtel, incluant le rickshaw, la visite de quelques temples, d’un musée et du quartier des soieries.

La visite ne fut pas vraiment à la hauteur de nos espérances – les temples ne sont pas si intéressants pour les profanes et la ville est décidément bruyante et désagréable. Nous devions même regretter ce choix car la visite prit un mauvais tour : alors que nous venions de pénétrer à l’intérieur du temple des Singes, dans le jardin duquel ceux-ci prolifèrent, Katya fut attaquée par un singe qui la mordit au mollet – une vengeance du dieu Singe pour le déjeuner ou plus sérieusement la mise en garde d’une mère (Katya s’était arrêtée pour regarder un bébé singe jouant avec un petit chien et nous pensons que c’est sa mère qui, croyant son bébé menacé, avait décidé d’agir). Heureusement, Katya portait un pantalon, ce qui atténua la blessure. Après avoir désinfecté la plaie – une sorte d’éraflure peu profonde – nous visitâmes le temple rapidement et avec circonspection – Katya avait désormais très peur des singes, qui pour tout dire sont assez inquiétants…

Quand nous remontâmes sur le rickshaw, nous comprîmes qu’il faudrait sans doute faire vacciner Katya, la morsure d’un animal présentant toujours un danger sérieux de contamination par le virus de la rage.

 

Visite des soieries, vaccin contre la rage et retour à Delhi

 

Le musée que nous avions prévu de visiter était fermé, ce qui nous arrangea. Nous fîmes encore un arrêt dans le quartier des soieries, où, après avoir visité les ateliers – qui hélas mais sans surprise emploient des enfants – disséminés dans les ruelles alentour, nous achetâmes quelques souvenirs. Malgré les longues négociations, la visite du quartier fut agréable : la communauté musulmane qui y vit est très sympathique, notamment les enfants qui nous suivaient un peu partout.

Enfin nous regagnâmes l’hôtel où nous racontâmes nos mésaventures à l’agréable patron. Sans hésiter, il nous expliqua qu’il fallait un vaccin et qu’il connaissait un médecin qui pouvait venir le faire de suite. Je décidai de consulter d’abord Internet. J’appris que le vaccin antirabique pour être vraiment efficace nécessite l’administration d’immunoglobuline. J’appris qu’un Italien était mort de la rage il y a peu suite à une morsure de chien lors d’un voyage en Inde car le vaccin qu’on lui avait administré là-bas n’était pas accompagné d’immunoglobuline. Or en Inde cette substance est rare et cher ; seuls les grands hôpitaux en sont pourvus. Comme nous prenions un avion le soir pour Delhi, nous décidâmes d’attendre un peu et de nous rendre à l’hôpital international Apollo le lendemain.

Jusqu’à notre départ, les Indiens et les touristes se succédèrent autour de la jambe de Katya, devenue l’objet de toutes les curiosités, les commentaires – un bon présage, nous dit-on, d'avoir été mordu par un singe dans le temple des Singes – et les angoisses – pour les étrangers. Enfin, deux heures plus tard, nous quittâmes Varanasi avec un sentiment trouble, conscients d’avoir découvert un lieu extraordinaire mais inquiets pour la santé de Katya…