Kubova Hut - Jaworzno – 537 km

Nous nous réveillâmes dans le froid et l’humidité. La campagne frissonnante avait gardé son manteau de brume blanche.

Le petit déjeuner avalé et la corvée des bagages passée, nous retrouvâmes notre voiture pour une longue traversée de la République tchèque d’Ouest en Est.

La Bohême, vallonnée et verdoyante, était dans un jour de tristesse. Derrière les larmes et le voile qu’elle avait posé sur son chagrin, nous devinions tout de même sa beauté. Si l’on en juge au nombre de lacs que nous longeâmes, la belle n’en était pas à sa première crise ; elle inondait tout le pays de sa mélancolie.

Nous traversâmes la grise banlieue de Ceske Budejovice – la ville de la Budweiser, la vraie – avant de retrouver forêts et lacs. Nous arrivâmes à Telc en début d’après-midi. Nous y fîmes une très belle étape malgré la pluie. Anticipant nos problèmes du soir, nous nous offrîmes un délicieux et copieux « déjeu-dîner ». Si nous devions tourner pour trouver un hôtel au milieu de nulle part, nous aurions au moins le ventre plein.

Sage décision, car c’est ce qui advint, une fois encore. Nous roulions sur l’autoroute depuis un moment déjà lorsque la nuit s’installa. Ni pension, ni hôtel, ni motel à l’horizon.

Nous décidâmes de tenter notre chance au hasard. Nous sortîmes de l’autoroute et suivîmes la direction d’une petite ville dont le nom s’est déjà enfui de ma mémoire. Nous n’y trouvâmes rien qui ne ressemblât à un hôtel ; ni même à un centre ville. Nous tentâmes d’aller un peu plus loin et nous nous enfonçâmes dans la campagne. Nous roulâmes longtemps dans le noir le plus complet. Qu’espérions-nous trouver ?

Avant d’être happé par ce trou noir, nous rebroussâmes chemin et retournâmes sur l’autoroute, qui nous semblait plus rassurante. Olomouc et Brno étaient déjà loin derrière nous ; restait Ostrava, dans le nord de la Moravie. Nous y fûmes bientôt.

L’atmosphère de la ville, ancien bassin de la sidérurgie tchèque, était sordide : odeurs puantes, bâtiments en ruine, hauts fourneaux à l’horizon et véhicules aux passagers inquiétants, qui semblaient rôder sans but. Alors que nous désespérions de trouver notre bonheur, nous aperçûmes un bel hôtel avec un parking privé sécurisé. C’était parfait ; trop, car l’hôtel était plein. Le réceptionniste nous conseilla de rejoindre le centre où il y avait d’autres hôtels.

Le centre s’avéra presque plus inquiétant que les faubourgs. Les casinos et les bars douteux attiraient le chaland avec des néons à la lumière crue. Il y avait peu de gens dans les rues, hormis les nombreux policiers et vigiles à l’allure patibulaire qui en disaient long sur l’ambiance de la ville. Les hôtels quant à eux exhibaient un luxe vulgaire qui promettait des nuits « affairées » aux businessmen de passage.

Après avoir timidement passé la porte d’un de ces établissements, où je fus assommé lorsqu’on me donna le prix de la chambre, nous fuîmes aussi vite que nous pouvions l’atmosphère étouffante et néfaste de l’ex-« cœur d’acier de la République », comme on désignait la ville au temps de son apogée industrielle.

Résignés ou habitués, nous retrouvâmes l’autoroute avec calme et poursuivîmes vers la Pologne, sans trop savoir quand et où nous allions dormir. Nous nous en remîmes au destin, espérant qu’il nous ferait un signe positif à travers la nuit.

Nous rentrâmes en Pologne et suivîmes l’indication Cracovie. Toujours pas d’hôtel. Nous dépassâmes Katowice pensant que nous finirions par dormir à Cracovie dans une pension quelconque. Soudain nous aperçûmes un panneau routier indiquant un motel. Nous tentâmes encore notre chance ; avec bonheur, cette fois. Nous garâmes notre voiture à côté d’une voiture ukrainienne qui venait d’arriver elle aussi. La Russie et l’Ukraine côte à côte, en Pologne ; quelques regards furent échangés ; « ils parlent russe », me dit Katya.

La chambre, pour un prix modeste, s’avéra luxueuse et confortable. Le destin nous avait souri et nous avait tendu la main, une fois encore. Etait-ce une bonne chose ? A force de repousser toujours plus les limites, ne finirions-nous pas par nous trouver, une nuit, dans une situation inextricable ?

Le sommeil jeta son voile sur toutes ces questions et sur une journée où nous avions réussi tant bien que mal à rattraper le temps perdu.