Munich - Kubova Hut – 240 km

Les naufragés de la nuit

Notre programme du jour avait été complètement bouleversé par notre visite de Munich, plus longue que prévu. Quand nous quittâmes la ville, qui se préparait à recevoir le soir, nous ne savions pas vraiment jusqu’où nous allions pouvoir rouler. Probablement allions-nous dormir en Bavière, tout près de la République tchèque.

Nous roulâmes un long moment sur l’autoroute. Sortis de celle-ci, nous roulâmes encore un peu, afin de réduire les distances du lendemain.Lorsque nous nous décidâmes à chercher une Gasthof, le soleil s’était déjà retiré et le ciel s’assombrissait inéluctablement. Hélas nous arrivâmes à cet instant sur une section routière en pleins travaux. Nous fûmes plusieurs fois déviés sur des routes secondaires, où les déviations étaient mal indiquées – sans le GPS, nous nous serions assurément perdus.

Les routes étaient de plus en plus difficiles ; elles s’enroulaient sur des vallons boisés, desquels émergeaient parfois quelques villages trop calmes. Devant le manque d’hébergements, nous commençâmes à nous souvenir de notre fin de journée épuisante du côté du lac de Constance (voir Villars – Hergensweiler).

Après maints détours, la nuit s’était désormais installée et c’est toute la région qui semblait plongée dans le sommeil. Pas de lumière, pas de voitures, et parfois plus de route.

Dans un petit village, je repérai une Gasthof encore éclairée. Je frappai à la porte. Deux visages apeurés apparurent derrière la fenêtre. Le couple semblait assez âgé et je devinai leurs regards angoissés de paisibles provinciaux lorsqu’ils découvrirent notre plaque russe. L’homme, voyant que nous insistions, finit par ouvrir la fenêtre avec précaution. Je lui demandai dans un allemand maladroit s’il avait une chambre. Il mit un peu de temps à répondre et acquiesça sans enthousiasme. Lorsque je lui demandai s’il avait Internet et si nous pourrions manger, il fut ravi de pouvoir dire « non » et nous invita à continuer notre route jusqu’au prochain village, où nous aurions tout ce que nous désirions. L’homme, soulagé, referma la fenêtre avec empressement et nous regarda nous éloigner, voulant être sûr de s’être débarrassé de ces inquiétants intrus.

Ma volonté commença à faiblir. Comment avions-nous fait pour nous retrouver de nouveau dans cette situation inconfortable ? J’enrageais.

Nous arrivâmes au village après un nouveau détour. L’hôtel, avec sa piscine, ses spa et ses berlines garées devant, était bien trop luxueux pour nous. Nous continuâmes sans trop d’espoir. Ce fut le début d’un jeu de piste absurde, où les chemins ne semblaient mener nulle part et où les villages, rencontrés par hasard, paraissaient assoupis depuis la nuit des temps. Je perdais mes nerfs, angoissé comme je ne l’avais jamais été durant un voyage. Je crois que la fatigue accumulée durant toute l’année, encore accentuée par un été heureux mais trop chargé, me pesait alors de tout son poids et me laissait nu dans la nuit qui s’était abattue sur nous. Comme il me fut doux de compter sur ma chère Katya, toujours positive, qui s’évertua à prendre la situation avec calme et bonne humeur.

Perdus dans le temps et dans l’espace, nous fûmes ébahis lorsque nous découvrîmes soudain l’ex-poste frontière entre l’Allemagne et la République tchèque. Le Duty Free qui y avait été bâti fut pour nous, avec ses néons et ses veilleurs de nuit, comme un îlot de lumière au milieu d’un océan d’obscurité. Nous y débarquâmes en naufragés de la nuit.

Notre premier réflexe fut de faire le plein d’essence. Il n’aurait plus manqué que nous tombions en panne au milieu de nulle part. Je décidai ensuite de demander à la caissière tchèque si elle connaissait un hôtel dans la région qui pourrait encore nous accepter. J’essayai en anglais. « In Deutsch, bitte ! » Nous étions arrivés dans les Sudètes, ces régions germanophones de Bohême, qu’un dictateur fou avait annexées à son triste empire avant de mettre l’Europe à feu et à sang.

La jeune femme, attentionnée, fit quelques recherches sur Internet et passa un premier coup de fil. Pas de réponse. Elle ne se découragea pas et essaya à une autre adresse. On répondit. Y avait-il une chambre ? Pour ceux qui attendent un « oui » ou « non », la conversation semble toujours trop longue. Nous étions suspendus aux lèvres de la jeune femme, qui finit par raccrocher. « Il y a une chambre. L’hôtel est à Kubova Hut, à dix kilomètres d’ici. Ils vous attendent dans quinze minutes. Vous y serez ? »

Ne manquait que le prix de la chambre. Et le dîner éventuel. Elle rappela. Le prix était plus que correct ; en revanche, la cuisine était fermée, il faudrait se priver de dîner.

Nous remerciâmes notre « sauveuse » et partîmes aussitôt à la recherche de l’hôtel. La caissière nous avait indiqué la route en allemand. Pas si simple à comprendre et la nuit n’arrangeait rien.

Après dix minutes d’appréhension et d’espoir, nous trouvâmes enfin l’hôtel, légèrement en contrebas de la route. Nous y fûmes accueillis par un très jeune couple, qui parlait un peu anglais. Le garçon nous avait attendu dehors. La fille quant à elle s’occupa gentiment de l’enregistrement. Sachant que la cuisine était fermée, je demandai s’il était possible de nous donner du pain, pour accompagner un reste de gruyère de Leysin, qu’Olivier nous avait offert. Le jeune garçon fit un signe de tête approbateur et s’en alla chercher le pain. Il revint avec une corbeille garnie avec du beurre et du fromage à tartiner. L’attention était charmante et il poussa la gentillesse jusqu’à nous accompagner à notre chambre.

Celle-ci était un peu vieillotte et froide. Il n’y avait pas de chauffage alors que l’hiver semblait vouloir déjà s’installer sur les monts boisés de Bohême – notre voiture indiquait 7 degrés à notre arrivée. Heureux d’avoir trouvé un refuge, nous nous accommodâmes du froid et du décor défraîchi. Après avoir avalé quelques sandwichs, nous nous allongeâmes enfin et, encore un peu perdus, nous nous endormîmes sans trop comprendre où notre étrange soirée nous avait emportés. Kubova Hut…