Villars-sur-Ollon - Hergensweiler – 400 km

La grande aventure commençait ce jour-là. Finis, le confort et la chaleur que nos amis suisses et français nous avaient si gentiment dispensés.  Désormais nous serions seuls sur la longue route qui nous séparait de notre appartement.

C’est donc empreints de mélancolie que nous saluâmes Olivier, avec qui nous avions passé un merveilleux séjour. Nous partîmes pour une grande traversée de la Suisse. Nous avions choisi d’éviter au maximum les autoroutes, coincées dans les vallées, et de prendre la route du col de la Furka, où un célèbre agent britannique se mesura aux hommes de main du machiavélique Goldfinger.

Nous redescendîmes de Villars vers la vallée, où nous empruntâmes l’autoroute jusqu’au début de la fameuse route, qui se fit attendre plus longtemps que nous ne pensions. La folle et incroyable ascension commença. Notre pauvre voiture, chargée comme une mule, peinait à la sortie de chaque lacet. Et malheureusement pour elle et pour le photographe, pendant de longs kilomètres, peu ou pas de parkings pour s’arrêter.

Nous trouvâmes enfin une petite langue de goudron, construite au ras d’un ravin, sur laquelle stationner. Le tableau était saisissant : en contrebas, bouillonnait le Rhône, jeune et impétueux, qui n’avait pas encore l’allure d’un fleuve ; à notre gauche et à notre droite, deux parois verticales, comme les murs d’un théâtre ; et devant nous s’ouvrait une scène grandiose, où des géants de pierre semblaient vouloir déchirer de leurs dents pointues les nuages qui s’amusaient à les provoquer. Nos yeux glissèrent le long d’interminables cicatrices d’asphalte aux courbes douloureuses, qui entaillaient leurs flancs rocailleux.

Nous suivîmes l’une d’elles et prîmes encore de la hauteur. Désormais au milieu des géants, nous nous sentions plus petits que jamais. Nous touchions au sublime : celui qui écrase et soulève à la fois.

Ces terres d’aventures appellent les héros, comme ces hordes de motards qui partent sur leurs montures d’acier à la conquête des cimes, étranges funambules tutoyant l’abîme. Comme Manfred, et ses amis venus d’Allemagne, que je photographiai à la sortie d’un virage, et qui fit demi-tour pour nous demander de lui envoyer la photo immortalisant leur folle chevauchée.

La montée se fit de plus en plus rude et les lacets de plus en plus serrés. Nous fîmes une pause dans notre ascension, près de l’hôtel Belvédère, pour aller contempler la cascade. Quelle fut notre surprise lorsque nous découvrîmes, juste en amont de la cascade, un petit lac coiffé d’un majestueux glacier ! Et plus encore lorsque nous comprîmes que c’étaient les sources du Rhône ! Excités, nous nous offrîmes deux billets pour aller contempler le glacier de plus près.

La balade fut magique. Le glacier, blotti au creux de deux sommets, dégageait une puissance surnaturelle. Nous eûmes encore la surprise et la chance de le voir de l’intérieur, grâce à un long tunnel creusé à même sa chair froide et cristalline.

Portés par la beauté et l’énergie du glacier, que nous quittâmes avec regrets, nous terminâmes notre ascension jusqu’au fameux Furkapass, à près de 2500 mètres. Au milieu des nuages, nous basculâmes de l’autre côté du col.

Nouveau versant, nouvelles formes, nouvelles couleurs, nouveau monde. La longue descente jusqu’à la station d’Andermatt fut magnifique et nous fîmes de nombreux arrêts pour profiter du paysage et des couleurs de la fin d’après-midi.

Olivier nous avait conseillé de nous arrêter à Andermatt pour y passer la nuit. Nous visitâmes rapidement la jolie petite ville, mais décidâmes de continuer notre route, poussés par le regain d’énergie que nous avait offert le glacier du Rhône. Nous repartîmes pour une nouvelle ascension. Sur la route qui menait au col de l’Oberalp, toujours à plus de 2000 mètres, nous étions seuls ou presque. Mais il y avait encore plus solitaire que nous, un cycliste qui se mesurait à la montagne dans un face à face surhumain.

Oublié le Rhône, nous étions désormais près des sources du Rhin. Ces eaux ne connaîtraient pas le Sud et la Méditerranée, comme leurs heureuses voisines du Rhône, mais le froid de la mer du Nord.

Nous redescendîmes vers Disentis, en pays romanche, dans le canton des Grisons, où chaque panneau, chaque indication, chaque nom offrait un savoureux mélange linguistique. En plus d’Andermatt, Olivier nous avait aussi recommandé Disentis. La soirée approchait et dans ces pays montagneux la nuit suivrait bientôt. Nous nous mîmes donc à la recherche d’un hôtel. Nous vîmes quelques pensions sympathiques, mais toujours dans notre élan nous repoussâmes encore un peu notre arrêt.

Ce fut une grosse erreur car, peu après, lorsque nous commençâmes à ressentir fortement la fatigue de la journée, nous arrivâmes à Coire, dans une vallée industrielle. Un peu désemparés, nous décidâmes de poursuivre notre route jusqu’à ce que nous trouvions un établissement sympathique où nous arrêter. Hélas la nuit tomba et nous nous retrouvâmes sur l’autoroute à filer à toute allure vers la pointe occidentale de l’Autriche et la Bavière.

Nous aperçûmes soudain les indications Liechtenstein. Puisque nous étions décidément à contretemps, nous fîmes un détour pour traverser ce petit pays et sa capitale, Vaduz. Tout y était trop calme, plongé dans la nuit et l’ennui. Seul le château, éclairé par des projecteurs, émergeait de ce désert humain.

Nous quittâmes vite ce « paradis » pour pénétrer en Autriche. Nous nous retrouvâmes bientôt à Bregenz, au bord du lac de Constance, lui aussi plongé dans le noir. Il était plus que temps de trouver un hôtel. Malheureusement tout était complet ou hors de prix. Nous poussâmes plus loin encore, le long du lac et nous entrâmes en Allemagne, à Lindau. Rien n’y changea : ni le choix ni les prix.

On approchait doucement de dix heures et nous n’avions presque rien mangé depuis le matin.

Nous commencions un peu à désespérer et, au moment où nous devions nous concentrer pour faire les bons choix, la fatigue obscurcissait nos idées. C’est le moment que choisit notre voiture pour faire des bruits stridents à chaque coup de volant, rajoutant un brin de stress. Allions-nous finir ainsi notre merveilleuse journée dans les Alpes, affamés, épuisés et en panne au bord d’un lac que nous ne voyions même pas ?

La panique passée – quelque peu –, il fallut se ressaisir. Comprenant que nous n’avions aucune chance de trouver un logement abordable près du lac, nous prîmes la décision de nous rapprocher de notre étape du lendemain, le château de Neuschwanstein, espérant, qui sait, trouver un logement ouvert sur la route.

Le début du trajet nous jeta un peu plus encore dans l’embarras. Tout était noir ; pas de ville ni de village ; aucun hôtel ni pension à espérer là. Enfin, plusieurs kilomètres plus tard, j’aperçus une indication « Gasthof » sur le bord de la route. La salle de restaurant était encore allumée. Je franchis la porte sans trop d’espoir et tentai ma chance en anglais. Deux clients me montrèrent du doigt le patron. A ma grande surprise, il me répondit qu’il avait une chambre libre et à un prix raisonnable. La chambre, un petit studio avec trois lits simples et un coin cuisine, n’était pas vraiment romantique, mais je l’acceptai volontiers et, soulagé, lui trouvai même tous les charmes.

Manfred, l’adorable patron – c'était la journée des Manfred ! –, accepta même de nous préparer un dîner – un Schnitzel pour moi et un délicieux beignet au fromage pour Katya – que nous arrosâmes d’une bonne bière pour nous remettre de nos émotions. La pension, comme son nom l’indiquait – Manfred Biker’s Mühle – était un repère de bikers. Manfred, comme tout amoureux de motos américaines qui se respecte, aimait aussi le rock. A la fin du repas, il fit jouer pour nous son vieux jukebox.

Rassasiés et enfin détendus, nous nous endormîmes très vites, ne réalisant pas encore combien de choses, de lieux, de pays nous avions vus en une journée.