La « douce » atmosphère d’un bus local

Tous les bienfaits que nous avions reçus de notre séjour dans la baie d’Halong s’évanouirent dans le minibus qui nous emporta vers Ninh Binh, au cœur de la « baie d’Halong terrestre ». Quand nous achetâmes nos billets à la gare routière, nous étions loin de nous douter que nous allions vivre le pire trajet en bus de notre vie.

Alors que nous attendions paisiblement dans le hall de la gare routière, on vint nous chercher tout à coup et on nous emmena avec empressement jusqu’à la route, où nous découvrîmes avec angoisse un minibus surchargé de personnes, où il semblait impossible de pénétrer. Avant que nous puissions réagir, on écrasa un de nos sacs dans le « coffre » déjà plein et on nous invita à pénétrer dans le bus, où nous ne pouvions pas passer un bras. Des Vietnamiens étaient assis dans tous les sens, sur des sièges, sur des bagages, collés les uns aux autres, « moulés » dans l’habitacle suranné de l’étroit véhicule.

Ahuris, nous regardâmes avec désapprobation le garçon qui était venu nous chercher. Il s’adressa alors sans manière à quelques passagers – il n’hésita pas à les pousser – qui nous abandonnèrent avec rancœur un petit siège, qu’il nous fallut partager à deux. Katya se retrouva collée à la vitre et je me retrouvai, au sens littéral, le cul entre deux chaises, bloqué entre Katya et mon voisin de gauche.

Le minibus repartit. Tout s’était passé très vite. Nous étions un peu sonnés, peinant à réaliser comment nous avions pu passer du confort de notre bateau à l’enfer de ce bus local, où tous les yeux étaient braqués sur nous. Après quelques minutes, j’avais déjà le dos et le postérieur endoloris. Le calvaire commençait.

Le bus réussit à prendre encore quelques personnes. Pour leur faire place, ce fut un nouveau remue-ménage dans le bus. Puisque nous ne pouvions plus bouger, on nous marcha dessus – sans exagération – pour passer à l’arrière du bus, où il devait y avoir un quart de siège disponible. La situation était juste incroyable. J’avais pourtant goûté aux joies des collectivos en Amérique du Sud ou aux marchrutka aux heures de pointe en Russie, mais je n’avais jamais rien vu de tel. Le bus semblait au bord de l’implosion, comme dans ces dessins animés où, sous la pression, les objets gonflent comme de vulgaires ballons avant de voler en éclats.

L’atmosphère devint un peu plus irrespirable lorsqu’on nous imposa de fermer les rideaux. Le chauffeur et ses acolytes – ses deux jeunes frères et sa mère, à ce qu’il semblait – étaient très inquiets et scrutaient la route, en écartant précautionneusement les rideaux. Les passagers, manquant d’air dans ce cercueil ambulant, ouvraient peu à peu les rideaux. La femme et ses fils criaient à intervalles de tout refermer, ayant aperçu une voiture de police. Dans cet enfer, il n’y avait bien que la climatisation pour nous réconforter un peu – je n’ose imaginer ce qui serait advenu sans elle.

Le trajet semblait interminable. Nous progressions lentement, dans un climat lourd, comme si nous étions des trafiquants devant passer une frontière illégalement ; toujours sous la menace d’un contrôle ; à la limite du supportable. Plus le temps passait et plus l’étau se resserrait ; combien de temps encore la police, omniprésente et corrompue, se laisserait abuser par cette ruse naïve des rideaux fermés ?

Arriva ce qui devait arriver : une voiture de police nous arrêta. Après avoir discuté avec le chauffeur, les policiers demandèrent à ce qu’on leur ouvre les portes du minibus. Un d’eux passa la tête et se mit à compter les occupants – tâche pas si facile. Le chauffeur et sa famille semblaient affolés. De combien dépassions-nous la limite de passagers autorisés ? C’est difficile à imaginer – et à visualiser – pour un Occidental…

Pour la police, le compte était « bon » et notre chauffeur fut emmené jusqu’à leur véhicule, pour lui « régler » son compte. La scène était théâtrale : la mère du chauffeur criait, suppliait les policiers de prendre son téléphone, au bout duquel il devait y avoir un « protecteur », duquel elle espérait quelque effet.

Les passagers descendirent peu à peu du bus, soulagés de se dégourdir les jambes et le dos. Ne tenant plus, je finis par les suivre. Alors que j’allais sortir, je fus violemment repoussé – sans un mot – par un des fils vers l’intérieur, avant qu’il ne referme la porte. Pas de blanc dehors ! Avaient-ils peur que notre présence aggrave leur sort ?

Epuisé par le voyage et choqué par ce traitement rude, je hurlai dans le bus quelques « compliments » dans la langue de Molière. Rire généralisé. J’avais au moins réussi à amuser nos voisins de galère, qui n’avaient pas l’air eux non plus à la fête jusque là.

Une demi-heure plus tard, le chauffeur revint avec un joli procès verbal – et le portefeuille allégé sans aucun doute – et nous repartîmes comme nous étions arrivés, sans devoir même se délester de passagers. Moralité : payez, mais surtout ne changez rien ! Et qui sait, des collègues un peu plus loin pourront-ils profiter de l’aubaine pour soutirer encore un peu d’argent ?

Le chauffeur nous arrêta un peu plus loin pour une pause – qu’on nous autorisa aussi – dans une sordide station service à laquelle était adjointe une gargote et des toilettes de fortune. La pause fut doublement salvatrice : non seulement nous pûmes nous dégourdir un peu – nous redresser – mais surtout une partie des passagers nous abandonna pour poursuivre dans un autre minibus, qui les emmènerait dieu sait où. Nous retrouvâmes donc un semblant d’espace dans l’habitacle – le confort n’en fut guère amélioré, mais psychologiquement ce fut une bouffée d’air.

Alors que nous désespérions de rejoindre un jour Ninh Binh, épuisés par plus de quatre heures de souffrances dans le maudit minibus, ce dernier s’immobilisa soudain dans le centre d’une ville sans âme, et on nous fit signe de descendre. Nous nous retrouvâmes bientôt seuls sur le trottoir avec nos gros sacs, étourdis par la liberté retrouvée. Répit de courte durée, car très vite on nous sauta dessus pour nous proposer chambres, taxis, motos et tout ce qui pouvait être monnayé.

Nous avions décidé de loger à Tam Coc, à la campagne en périphérie de Ninh Binh, dans un hôtel « neuf » – hôtel Tuan Ngoc – que j’avais déniché sur Internet – et surtout, gage de calme, qui n’apparaissait dans aucun guide ni sur les sites bien connus de conseils de voyageurs. Pour nous y rendre, il n’y avait d’autre moyen que le taxi. Nous montâmes dans un taxi qui attendait son heure près de nous après nous être assurés qu’il mettrait bien son compteur. Encore marqués par notre épopée en minibus, le trajet jusqu’à la petite ville de Tam Coc nous sembla merveilleux et le taxi, tout simple, d’un luxe outrancier.

Preuve que l’établissement que nous avions choisi était nouveau, notre chauffeur eut du mal à le trouver et il dut appeler plusieurs fois les gérants. Nous le dénichâmes enfin, à la sortie de la ville, au pied d’un pain de sucre, le long d’une rivière, tout près des rizières gorgées d’eau, sur lesquelles le soleil était en train de se coucher. L’immeuble était de belle facture avec ses agréables balcons, agrémentés de bonzaïs, donnant sur un joli bassin.

Bien que la nuit fût proche, nous décidâmes d’aller faire un petit tour avant le dîner, dont nous avions passé commande auprès de la sympathique patronne francophone et de ses filles. Cette marche paisible dans la campagne auréolée des lueurs crépusculaires nous soulagea un peu de notre dur voyage. Le dîner que nous dégustâmes ensuite, arrosé d’un bon vin blanc de Dalat, dans le calme de « notre » pension – il n’y avait pas d’autres touristes ce soir-là – nous permit de refermer de la meilleure des manières une longue journée, pendant laquelle nous passâmes par tous les états.

Suivez le lapin blanc…

Quand nous nous réveillâmes, nous découvrîmes un paysage grisâtre qui semblait avoir décoloré la nuit au contact d’une pluie fine et pénétrante. Nous avions prévu d’explorer la région à vélo, mais nous crûmes bien que notre projet allait « tomber à l’eau ». Nous commençâmes donc tranquillement la journée : petit déjeuner, Internet, travail sur le site et les photos… La pluie s’arrêta enfin et, malgré la brume humide dans laquelle nous étions plongés, nous décidâmes de tenter notre chance.

Notre propriétaire nous donna une carte touristique de la région et nous prêta deux vieux vélos sur lesquels nous partîmes en direction du centre de Tam Coc. Nous traversâmes rapidement le village et nous quittâmes la route principale à la sortie pour emprunter une voie plus modeste le long de laquelle étaient alignées ces maisons construites tout en hauteur caractéristiques du Vietnam. Soudain, les maisons disparurent et nous nous retrouvâmes au milieu des rizières, derrière lesquelles se dressaient les pics de la « baie d’Halong » terrestre.

Nous fûmes aussi impressionnés par les nombreuses tombes que l’on apercevait dans les rizières ou à l’abris d’un pic, donnant au lieu un ton mystérieux.

Rizières, monts et petits villages se succédèrent au fil de nos coups de pédales. Nous croisâmes des travailleurs agricoles, des buffles et leurs maîtres ainsi que des villageois amusés par notre passage, surtout les enfants qui nous lançaient des « hello » « hello » à tout va et nous couraient après, tout sourire.

Nous renonçâmes à gravir les escaliers du mont Hang Mua, recouvert d’une brume légère, que nous aperçûmes de loin et poursuivîmes notre chemin en direction des grottes de Trang An. Nous retrouvâmes une route asphaltée sur laquelle il fallut encore pédaler un peu avant de rejoindre le fameux site.

Peu après, nous prenions place dans une barque pour une balade de deux heures, bercés par les coups de rame de notre canotière – qui savait aussi bien utiliser les pieds que les mains pour cette tâche ardue. La balade aurait pu être plus romantique si nous n’avions pas dû partager le canot avec deux jeunes filles d’un autre groupe, qui gloussaient sans cesse à l’avant. En revanche, comme dans un mauvais film d’horreur, elles jouèrent parfaitement leur rôle de « pauvres femmes effrayées » – les jeunes femmes asiatiques se plaisent à forcer leurs émotions, tombant facilement dans la caricature, à l’opposé des femmes mûres, qui dégagent beaucoup de force, voire de rudesse – lorsque nous pénétrâmes dans les grottes sombres.
 

 
 

Nous fûmes aussitôt sous le charme du site, qui est somptueux. Avec ses plans d’eau, ses temples, ses pics – dignes de la baie d’Halong – recouverts d’une jungle luxuriante mais surtout ses innombrables grottes, Trang An est incontournable. Le passage des grottes est particulièrement saisissant : leur plafond est si bas qu’il faut souvent se pencher fortement dans le canot sous peine d’être assommé par un stalactite. Pas le droit à la moindre inattention, et on voudrait presque parfois, tant le passage est mince, comme Alice dans son pays des Merveilles, avaler une boisson magique qui nous permettrait de rapetisser. Dans la pénombre, faiblement éclairée de ci de là par quelques ampoules, les canotiers doivent effectuer un périlleux slalom, démontrant leur talent et leur connaissance des cavités.

Et quel plaisir, lorsque l’on sort d’une grotte sous un frais rideau d’eau ruisselant le long des parois, de découvrir un nouveau monde, une nouvelle végétation, des nouveaux pics, qui semblent à chaque fois plus beaux que les précédents !
 


 

Il y a aussi ces agréables étapes où l’on descend de la barque pour gravir des escaliers au milieu de la jungle, découvrant un temple au sommet ou un autre caché en contrebas, dans le creux d’une falaise.

A la fin de ce très beau parcours, nous nous joignîmes à notre canotière pour ramer avec de petites rames mises à la disposition des touristes dans chaque embarcation. A l’arrivée, elle nous sollicita pour un pourboire – uniquement Katya et moi – que nous donnâmes volontiers, heureux de la visite et conscients de l’effort réalisé par cette femme.

Après avoir avalé un pho – soupe de nouilles traditionnelle – dans une gargote construite devant le site, nous retrouvâmes nos vélos sur le parking réservé aux deux-roues et poursuivîmes notre chemin en direction du site de Hoa Lu, l’éphémère capitale du Vietnam au Xe siècle de notre ère. La route que nous empruntâmes traversait des paysages féeriques, rendus plus mystérieux encore par la brume qui semblait ne jamais devoir se lever.

Nous visitâmes les jolis temples du roi Le Dai Hanh et du roi Dinh Tiên Hoang et escaladâmes avec précaution – le sol était terriblement glissant – le pic situé en face, en haut duquel a été construit le tombeau du roi Dinh, qui semble un peu abandonné au milieu de la jungle, loin des yeux des touristes.

Le jour était déjà bien avancé et le soleil commençait à décliner – près de l’équateur, la nuit tombe vite. Nous avions une longue route jusqu’à Tam Coc, c’est pourquoi, après avoir bu un soda, nous décidâmes de clore notre journée d’exploration et de rentrer à l’hôtel.

Le retour fut long en effet. A chaque coup de pédale, nos jambes devenaient un peu plus lourdes. Le paysage, plus gris que jamais, avait des airs mélancoliques. Heureusement, les nombreux « hello » des enfants de retour de l’école nous redonnèrent un peu d’entrain. Le soir, quand nous fûmes revenus à l’hôtel, nous nous prélassâmes un peu avant de dîner sur le balcon, savourant la fin de notre bouteille de vin blanc.

Une mosaïque de rizières

Le lendemain, le temps était plus clair. Le ciel se découvrit peu à peu. Une fois de plus, nous prîmes notre temps le matin, avant de reprendre nos vélos. Nous allâmes d’abord visiter la mystérieuse pagode Bich Dong datant du XVe siècle, faisant l’ascension vers le petit sommet en traversant des temples et des grottes aménagées en lieu de prière, gardées par des chauves-souris aux cris stridents accrochées au plafond.

Nous retournâmes dans le centre de Tam Coc, où nous avalâmes une soupe à bon marché. Puis, sous un soleil libéré de son voile blanc et devenu brûlant, nous reprîmes le chemin que nous avions parcouru la veille pour nous rendre au mont Hang Mua.

Nous arrivâmes au site par un agréable chemin s’enfonçant dans les rizières. Avant d’entamer la rude montée jusqu’au sommet, nous nous rafraîchîmes un peu dans le paisible parc aménagé à ses pieds, profitant des vertus d’un lac aux eaux émeraudes dans lesquelles se mirent des arbres aux silhouettes fantastiques. Nous explorâmes encore une grotte aux reflets étonnants et nous lançâmes à l’assaut des escaliers abrupts.

La montée, en pleine chaleur, fut difficile. Mais à mesure que nous montions, un paysage fabuleux s’offrait à nous. Une mosaïque de rizières aux tons verdoyants miroitait entre des rocs boursouflés dont les reflets s’étiraient élégamment parmi les cultures. Nous fîmes de nombreuses étapes, autant pour admirer la vue grandiose que pour récupérer.

Au sommet, nous fûmes seuls un moment, avant qu’un jeune baroudeur français ne nous rejoigne – dans cette région, la plupart des touristes sont français, beaucoup de peuples semblant ignorer ses beautés et mépriser tout ce qui s’éloigne de la plage. Nous passâmes un agréable moment là-haut avec le jeune voyageur, qui se prénommait Steeve, à jouir de l’incroyable vue à 360° sur les rizières, la rivière Ngo Dong et les monts alentours, qui changeaient de teinte à mesure que le soir approchait.

Il fallut malheureusement redescendre afin de ne pas se laisser piéger par la nuit. Nous saluâmes Steeve, qui partait le lendemain pour Hué puis Hoian, où nous devions le suivre plus tard et où – nous l’espérions – nous le rencontrerions encore. Nous rentrâmes le cœur léger à l’hôtel, où nous devions passer notre dernière soirée au calme, avant de retourner à Hanoi le lendemain matin en bus.

Après le dîner, nous achetâmes quelques broderies confectionnées par les filles de notre propriétaire – pas moyen de s’y soustraire. Au moment de nous endormir, j’aurais pu être totalement en paix si je n’avais découvert dans la poche arrière de mon short le bouchon de l’appareil de Steeve, que j’avais glissé là au moment de prendre une photo pour lui – par expérience, je sais combien l’absence de bouchon est préjudiciable aux objectifs. C’était une raison de plus d’essayer de le retrouver un peu plus tard…